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Гастон Леру – Призрак оперы. Уровень 1 / Le Fantome de l`Opera (страница 5)

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«Monsieur, je n'ai point oublié le petit enfant qui est allé me chercher mon écharpe dans la mer. Je ne pouvais pas m'empêcher de vous écrire cela, aujourd'hui où je pars pour Perros, conduite par un devoir sacré[114]. C'est demain l'anniversaire de la mort de mon pauvre papa, que vous avez connu, et qui vous aimait bien. Il est enterré là-bas, avec son violon, dans le cimetière qui entoure la petite église, au pied du coteau[115] où, tout petits, nous avons tant joué; au bord de cette route où, un peu plus grands, nous nous sommes dit adieu pour la dernière fois.»

Quand il a reçu cette lettre de Christine Daaé, le vicomte de Chagny s'est précipité sur un indicateur de chemin de fer pour prendre le train du matin sur lequel il comptait.

Raoul a passé une journée maussade et ne reprenait goût à la vie[116] que vers le soir quand il est installé dans son wagon. Tout le long du voyage[117], il relisait la lettre de Christine, il en respirait le parfum; il pensait à ses jeunes ans. Quand il est arrivé, il a interrogé le cocher. Il savait que la veille au soir une jeune femme qui avait l'air d'une Parisienne allait à Perros et est arrêtait à l'auberge du Soleil-Couchant. Ce ne pouvait être que Christine.[118] Elle est venue seule. Raoul enfin pouvait, en toute paix, parler à Christine, dans cette solitude. Il l'aimait à en étouffer.[119] Ce grand garçon, qui avait fait le tour du monde, était pur comme une vierge qui n'a jamais quitté la maison de sa mère.

Au fur et à mesure[120] qu'il se rapprochait d'elle, il se rappelait l'histoire de la petite chanteuse suédoise.

Le père Daaé était un grand musicien. Il jouait du violon et était considéré comme le meilleur ménétrier de toute la Scandinavie. La mère Daaé, impotente, est morte quand Christine avait six ans. Aussitôt le père, qui n'aimait que sa fille et sa musique, a vendu sa terre et s'en est allé chercher la gloire à Upsal. Il n'y trouva que la misère.

Alors, il a retourné dans les campagnes, allant de foire en foire[121], raclant ses mélodies scandinaves, son enfant l'accompagnait en chantant. Un jour, à la foire de Limby, le professeur Valérius les a entendus tous deux et les emmena à Gothenburg. Il prétendait que le père était le premier violoneux du monde[122] et que sa fille avait le talent d'une grande artiste. On a commencé à lui donner l'éducation et l'instruction.

Ses progrès étaient rapides.

Le professeur Valérius et sa femme ont persuadé le père et la fille de venir s'installer en France. La maman Valérius traitait Christine comme sa fille. À Paris, Daaé ne sortait jamais. Il vivait dans une espèce de rêve qu'il entretenait avec son violon. Il avait la nostalgie de son ciel scandinave.

Le père Daaé reprenait des forces à l'été[123], quand toute la famille s'en allait à Perros-Guirec, dans un coin de Bretagne. Il aimait beaucoup la mer de ce pays, lui trouvant, disait-il, la même couleur que là-bas. Il participait aux fêtes de villages avec son violon. Sa fille l'accompagnait toujours. Ils avaient du succès énorme et voyageaient du village au village.

Un jour, un jeune garçon de la ville, qui était avec sa gouvernante, a fait un long chemin, car il voulait écouter la petite fille dont la voix était douce et si pure encore une fois. Ils sont arrivés ainsi au bord d'une crique que l'on appelle encore Trestraou. Ce jour là il y avait un grand vent qui a emporté l'écharpe de Christine dans la mer. Christine a poussé un cri, mais le voile était déjà loin sur les flots. Christine a entendu une voix qui lui disait:

«Ne vous dérangez pas[124], mademoiselle, je vais vous ramasser votre écharpe dans la mer.»

Et elle a vu un petit garçon qui courait, qui courait, malgré les cris et les protestations indignées d'une brave dame. Le petit garçon est entré dans la mer tout habillé et lui a rapprorté son écharpe. Le petit garçon et l'écharpe étaient dans un bel état! La dame en noir ne pouvait pas se calmer, mais Christine riait de tout son cœur, et elle a embrassé le petit garçon.

C'était le vicomte Raoul de Chagny. Il habitait, dans le moment, avec sa tante, à Lannion. Pendant la saison, ils se voyaient presque tous les jours et jouaient ensemble. Sur la demande de la tante le bonhomme Daaé a commencé à donner des leçons de violon au jeune vicomte. Ainsi, Raoul a appris à aimer les mêmes airs que ceux qui avaient enchanté l'enfance de Christine.

Ils avaient à peu près la même petite âme rêveuse et calme. Les soirs le père Daaé venait s'asseoir à côté d'eux sur le bord de la route, et leur contait à voix basse, comme s'il craignait de faire peur aux fantômes[125] qu'il évoquait, les belles, douces ou terribles légendes du pays du Nord.

«La petite Lotte pensait à tout et ne pensait à rien. Son âme était aussi claire, aussi bleue que son regard. Elle câlinait sa mère, elle était fidèle à sa poupée, avait grand soin de sa robe, de ses souliers rouges et de son violon, mais elle aimait, par-dessus toutes choses, entendre en s'endormant l'Ange de la musique.»

Le père Daaé prétendait que tous les grands musiciens, tous les grands artistes reçoivent au moins une fois dans leur vie la visite de l'Ange de la musique. C'est ainsi qu'il y a de petits génies qui jouent du violon à six ans mieux que des hommes de cinquante. Quelquefois, l'Ange vient beaucoup plus tard, parce que les enfants ne sont pas sages et ne veulent pas apprendre leur méthode et négligent leurs gammes. Quelquefois, l'Ange ne vient jamais, parce qu'on n'a pas le cœur pur ni une conscience tranquille. On ne voit jamais l'Ange, mais on peut l'entendre.

C'est souvent dans les moments tristes et découragés et inattendus. Les personnes qui sont visitées par l'Ange en restent comme enflammées. Et elles ont ce privilège de ne plus pouvoir toucher un instrument ou ouvrir la bouche pour chanter, sans faire entendre des sons qui font honte par leur beauté à tous les autres sons humains. Les gens qui ne savent pas que l'Ange a visité ces personnes disent qu'elles ont du génie.

La petite Christine demandait à son papa s'il avait entendu l'Ange. Mais le père Daaé répondait:

«Toi, mon enfant, tu vas l'entendre un jour! Quand je serai au ciel, je te l'enverrai, je te le promets![126]»

Le père Daaé commençait à tousser à cette époque.

L'automne a séparé Raoul et Christine.

Ils se sont rencontrés trois ans plus tard; c'étaient des jeunes gens. Ceci s'est passé à Perros encore et Raoul en a conservé une telle impression qu'elle le poursuivait toute sa vie. Le professeur Valérius était mort, mais la maman Valérius était restée en France. Le jeune homme est venu à tout hasard[127] à Perros et, de même, il a pénétré dans la maison habitée autrefois par sa petite amie. Il a vu d'abord le vieillard Daaé, qui l'a embrassé en larmes. De fait, Christine parlait de Raoul chaque jour pendant ces trois années. Elle a reconnu Raoul tout de suite. Une flamme légère est apparue sur son charmant visage. Le papa les regardait tous deux. Raoul s'est approché de la jeune fille et l'a embrassé d'un baiser. Elle a quitté la chambre. Puis elle s'est réfugiée sur un banc dans la solitude du jardin. Elle éprouvait des sentiments très forts pour la première fois[128]. Raoul est venu la rejoindre et ils bavardaient jusqu'au soir. Ils étaient tout à fait changés. Pour dire “au revoir” Raoul a dit à Christine, en déposant un baiser correct sur sa main tremblante: «Mademoiselle, je ne vous oublierai jamais!» Et il regrattait après cette parole, car il savait bien que Christine Daaé ne pouvait pas être la femme du vicomte de Chagny.

Quant à Christine, elle a retrouvé son père et lui a dit: «Tu ne trouves pas que Raoul n'est plus aussi gentil qu'autrefois? Je ne l'aime plus!» Et elle a essayé de ne plus penser à lui. Elle s'est concentrée sur la musique. Ses progrès devenaient merveilleux. Ceux qui l'écoutaient lui prédisaient qu'elle allait être la première artiste du monde. Mais son père est mort, et elle a semblé avoir perdu avec lui sa voix, son âme et son génie. Elle suivait les classes du Conservatoire sans enthousiasme, mais pour faire plaisir à la vieille maman Valérius[129], avec laquelle elle continuait de vivre. La première fois que Raoul a revu Christine à l'Opéra, il a été charmé par la beauté de la jeune fille et par l'évocation des douces images d'autrefois, mais il était plutôt étonné du côté négatif de son art. Elle semblait détachée de tout. Il revenait l'écouter. Il la suivait dans les coulisses. Il l'attendait derrière un portant. Il essayait d'attirer son attention[130]. Mais elle ne le voyait pas. Elle semblait ne voir personne. C'était l'indifférence qui passait. Raoul en souffrait, car elle était belle; il était timide et n'osait s'avouer à lui-même qu'il l'aimait. Et puis, la soirée de gala: les cieux déchirés, une voix d'ange…

Et puis, et puis, cette voix d'homme derrière la porte: «Il faut m'aimer!» et personne dans la loge…

Pourquoi avait-elle ri quand il lui avait dit: «Je suis le petit enfant qui a ramassé votre écharpe dans la mer»? Pourquoi ne l'avait-elle pas reconnu? Et pourquoi lui avait-elle écrit?