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Гастон Леру – Призрак оперы. Уровень 1 / Le Fantome de l`Opera (страница 3)

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«Les rats ont raison, a-t-il dit. La mort de ce pauvre Buquet n'est peut-être point si naturelle qu'on le croit[68]

Debienne et Poligny ont sursauté.

«Buquet est mort? se sont-ils écriés.

– Oui, a répliqué tranquillement l'homme ou l'ombre d'homme… Il a été trouvé pendu, ce soir, dans le troisième dessous.»

Les deux directeurs sont devenus plus pâles que la nappe. Enfin, Debienne a fait un signe à MM. Richard et Moncharmin: Poligny a prononcé quelques paroles d'excuse à l'adresse des invités, et tous quatre sont passés dans le bureau directorial. Je laisse la parole à M. Moncharmin.

«MM. Debienne et Poligny semblaient de plus en plus agités, raconte-t-il dans ses mémoires. Ils nous ont donné le conseil de faire de nouvelles serrures, dans le plus grand secret, pour les appartements et les cabinets. Ils étaient si drôles en disant cela, que nous nous sommes mis à rire en leur demandant s'il y avait des voleurs à l'Opéra? Ils nous ont répondu qu'il y avait quelque chose de pire. C'était le fantôme. Richard hochait la tête[69] avec tristesse. Cependant, malgré tous nos efforts, nous n'ont pas pu, à la fin, nous empêcher de «pouffer» à la barbe[70] de MM. Debienne et Poligny.

Richard a demandé: «Mais enfin qu'est-ce qu'il veut ce fantôme-là?»

M. Poligny s'est dirigé vers son bureau et en revenu avec une copie du cahier des charges[71].

Cette copie, a dit M. Moncharmin, était à l'encre noire et entièrement conformait à celle que nous possédions.

Mais sous l'article 98 il y avait une écriture bizarre et tourmentée, comme écriture d'enfant:

5° Le directeur ne doit pas retarder de plus de quinze jours la mensualité qu'il doit au fantôme de l'Opéra, mensualité fixée jusqu'à nouvel ordre à 20 000 francs – 240 000 francs par an.»

«C'est tout? Il ne veut pas autre chose? a demandé Richard avec sang-froid.

– Si, a répliqué Poligny.»

Et il a feuilleté encore le cahier des charges et lu:

«Art. 63. – La grande avant-scène de droite des premières n° i, sera réservée à toutes les représentations pour le chef de l'État…»

Et encore, en fin de cet article, M. Poligny nous a montré une ligne à l'encre rouge qui y avait été ajoutée.

«La première loge n° 5 sera mise à toutes les représentations à la disposition du fantôme de l'Opéra.»

Sur ce dernier coup[72], nous ne pouvaient que nous lever et serrer chaleureusement les mains de nos deux prédécesseurs en les félicitant d'avoir imaginé cette charmante plaisanterie.

Richard a dit:

«Mais enfin, il me semble que vous êtes bien bons avec ce fantôme[73]. Si j'avais un fantôme aussi gênant que ça, je n'hésiterais pas à le faire arrêter[74]

– Mais où? Mais comment? se sont-ils écriés en chœur; nous ne l'avons jamais vu!

– Mais quand il vient dans sa loge?

– Nous ne l'avons jamais vu dans sa loge.

– Alors, louez-la.

– Louer la loge du fantôme de l'Opéra! Eh bien! messieurs, essayez!»

Sur quoi, nous sommes sortis tous quatre du cabinet directorial. Richard et moi nous n'avions jamais «tant ri»«.

IV

La loge n° 5

Armand Moncharmin a écrit des volumineux mémoires et il n'avait pas assez de temps de s'occuper de l'Opéra. M. Moncharmin ne connaissait pas une note de musique, mais il tutoyait le ministre de l'Instruction publique et des Beaux-Arts, avait fait un peu de journalisme sur le boulevard et avait d'une assez grosse fortune. Enfin, c'était un charmant garçon et qui était assez intelligent à commanditer l'Opéra. Il a choisi celui qui serait utile comme directeur et est allé tout droit[75] à Firmin Richard.

Firmin Richard était un musicien distingué[76], il avait environ cinquante ans. Il a publié de la musique de chambre[77] très appréciée des amateurs, de la musique pour piano, des sonates ou des pièces fugitives remplies d'originalité, un recueil de mélodies. M. Firmin Richard aimait à peu près toute la musique et tous les musiciens, il était du devoir de tous les musiciens d'aimer M. Firmin Richard. Disons en terminant ce rapide portrait que M. Richard était ce qu'on appelle un autoritaire, c'est-à-dire qu'il avait un fort mauvais caractère[78].

Les premiers jours avec les nouveaux directeurs ont passé à l'Opéra tout à la joie et ils avaient certainement oublié cette curieuse et bizarre histoire du fantôme. Mais un jour un incident s'est produit et leur a prouvé que – s'il y avait farce – la farce n'était point terminée[79].

M. Firmin Richard est arrivé ce matin-là à onze heures à son bureau. Son secrétaire, M. Rémy, lui a montré une demi-douzaine de lettres qui portaient la mention «personnelle»[80]. L'une de ces lettres a attiré tout de suite l'attention[81] de Richard non seulement parce que la suscription de l'enveloppe était à l'encre rouge, mais encore parce que l'écriture lui a semblé connue. C'était l'écriture rouge avec laquelle on avait complété si étrangement le cahier des charges. Il a ouvert l'enveloppe et a lu:

«Mon cher directeur, je vous demande pardon de venir vous troubler[82] en ces moments si précieux où vous prenez les décisions importantes avec une sûreté de vue, une entente du théâtre, une science du public et de ses goûts, une autorité qui a été bien près de stupéfier ma vieille expérience. Je suis au courant de ce que vous venez de faire pour la Carlotta, la Sorelli et la petite Jammes, et pour quelques autres. Vous avez deviné les admirables qualités, le talent ou le génie. – (Vous savez bien de qui je parle quand j'écris ces mots-là; ce n'est point pour la Carlotta, qui chante horriblement; ni pour la Sorelli, qui est seulement belle; ni pour la petite Jammes, qui danse comme un veau dans la prairie. Ce n'est point non plus pour Christine Daaé, dont le génie est certain[83], mais que vous ne donnez pas de grands rôles.) – Enfin, vous êtes libres d'administrer votre petite affaire comme vous voulez n'est-ce pas? Tout de même, je désirerais entendre Christine Daaé ce soir dans le rôle de Siebel, puisque celui de Marguerite, depuis son triomphe de l'autre jour, lui est interdit. Je vous prierai[84] de ne pas disposer de ma loge aujourd'hui ni les jours suivants; car je ne terminerai pas cette lettre sans vous avouer combien j'ai été désagréablement surpris, ces temps derniers, en arrivant à l'Opéra, d'apprendre que ma loge avait été louée sur vos ordres. Je n'ai point protesté, d'abord parce que je suis l'ennemi du scandale, ensuite parce que je m'imaginais que vos prédécesseurs, MM. Debienne et Poligny, qui ont toujours été charmants pour moi, avaient négligé avant leur départ de vous parler de mes petites manies. Or, je viens de recevoir la réponse de MM. Debienne et Poligny à ma demande d'explications, réponse qui me prouve que vous êtes au courant de[85] mon cahier des charges et par conséquent[86] que vous vous moquez de moi.

Si vous voulez que nous vivions en paix, il ne faut pas commencer par m'enlever ma loge! Sous le bénéfice de ces petites observations, veuillez me considérer, mon cher directeur, comme votre très humble et très obéissant serviteur[87]

Signé… F. de l'Opéra.

Cette lettre était accompagnée d'un extrait de la petite correspondance de la Revue théâtrale, où on lisait ceci: «F. de l'O.: R. et M. sont inexcusables. Nous les avons prévenus et nous leur avons laissé votre cahier des charges. Salutations.»

«La plaisanterie continue, a dit M. Richard à M. Armand Moncharmin qui venait d'entrer[88] dans son bureau avec la même lettre dans les mains; mais elle n'est pas drôle!

– Qu'est-ce que ça signifie? a demandé M. Moncharmin. Pensent-ils que parce qu'ils ont été directeurs de l'Opéra nous allons leur donner une loge pour toute la vie?»

«Au fait, qu'est-ce qu'ils veulent? a dit M. Richard, une loge pour ce soir?»

M. Firmin Richard a donné l'ordre à son secrétaire d'envoyer la première loge n° 5 à MM. Debienne et Poligny, si elle n'était pas louée.

Elle ne l'était pas. Moncharmin a examiné les enveloppes. MM. Debienne et Poligny habitaient: le premier, au coin de la rue Scribe et du boulevard des Capucines; le second, rue Auber. Les deux lettres du fantôme F. de l'Opéra avait été mises au bureau de poste du boulevard des Capucines.

«As-tu vu comme ils nous traitent à propos de[89] la Carlotta, de la Sorelli et de la petite Jammes? Il faut quand même être polis![90] a observé Moncharmin.

– Eh bien, cher, ces gens-là sont malades de jalousie!.. Quand je pense qu'ils sont allés jusqu'à payer une petite correspondance à la Revue théâtrale!.. Ils n'ont donc plus rien à faire?[91]

À propos! a dit encore Moncharmin, ils ont l'air de s'intéresser beaucoup[92] à la petite Christine Daaé…»

Là-dessus, Firmin Richard a donné l'ordre à l'huissier de faire entrer les artistes. Toute cette journée s'est passé en discussions, pourparlers, signatures ou ruptures de contrats. Les directeurs étaient autant fatigués qu'ils ne sont pas allés vérifier la loge n° 5, pour savoir si MM. Debienne et Poligny trouvaient le spectacle à leur goût[93].

Le lendemain matin, MM. Richard et Moncharmin ont trouvé dans leur courrier, d'une part[94], une carte de remerciement du fantôme, ainsi conçue:

«Mon cher Directeur,

Merci. Charmante soirée. Daaé exquise. Soignez les chœurs. La Carlotta, magnifique et banal instrument. Vous vais écrire bientôt pour les 240 000 francs, – exactement 233 424 fr 70; MM. Debienne et Poligny m'ayant fait parvenir les 6575 fr 30, représentant les dix premiers jours de ma pension de cette année, – leurs privilèges finissant le 10 au soir.