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Морис Метерлинк – L'oiseau bleu: Féerie en six actes et douze tableaux / Синяя птица. Книга для чтения на французском языке (страница 3)

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TYLTYL. Vous ressemblez un peu à notre voisine, Madame Berlingot…

LA FÉE [sefâchant subitement]. En aucune façon… Il n’y a aucun rapport… C’est abominable!… Je suis la Fée Bérylune…

TYLTYL. Ah! très bien…

LA FÉE. Il faudra partir tout de suite.

TYLTYL. Vous viendrez avec nous?…

LA FÉE. C’est absolument impossible à cause du pot-au-feu que j’ai mis ce matin et qui s’empresse de déborder chaque fois que je m’absente plus d’une heure… [Montrant successivement le plafond, la cheminée et la fenêtre.] Voulez-vous sortir par ici, par là ou par là?…

TYLTYL [montrant timidement la porte]. J’aimerais mieux sortir par là…

LA FÉE [se fâchant encore subitement]. C’est absolument impossible, et c’est une habitude révoltante!… [Indiquant lafenêtre.] Nous sortirons par là… Eh bien!… Qu’attendez-vous?… Habillez-vous tout de suite… [Les enfants obéissent et s’habillent rapidement.] Je vais aider Mytyl…

TYLTYL. Nous n’avons pas de souliers…

LA FÉE. Ça n’a pas d’importance. Je vais vous donner un petit chapeau merveilleux. Où sont donc vos parents?…

TYLTYL [montrant la porte à droite]. Ils sont là; ils dorment…

LA FÉE. Et votre bon-papa et votre bonne-maman?…

TYLTYL. Ils sont morts…

LA FÉE. Et vos petits frères et vos petites sœurs… Vous en avez?…

TYLTYL. Oui, oui; trois petits frères…

MYTYL. Et quatre petites sœurs…

LA FÉE. Où sont-ils?…

TYLTYL. Ils sont morts aussi…

LA FÉE. Voulez-vous les revoir?…

TYLTYL. Oh oui!… Tout de suite!… Montrezes!…

LA FÉE. Je ne les ai pas dans ma poche… Mais ça tombe à merveille17; vous les reverrez en passant par le pays du Souvenir. C’est sur la route de l’Oiseau Bleu. Tout de suite à gauche, après le troisième carrefour… Que faisiez-vous quand j’ai frappé?…

TYLTYL. Nous jouions à manger des gâteaux.

LA FÉE. Vous avez des gâteaux?… Où sont-ils?

TYLTYL. Dans le palais des enfants riches… Venez voir, c’est si beau!… [Il entraîne la Fée vers la fenêtre.]

LA FÉE [à la fenêtre]. Mais ce sont les autres qui les mangent!…

TYLTYL. Oui; mais puisqu’on voit tout…

LA FÉE. Tu ne leur en veux pas?…18

TYLTYL. Pourquoi?…

LA FÉE. Parce qu’ils mangent tout. Je trouve qu’ils ont grand tort de ne pas t’en donner…

TYLTYL. Mais non, puisqu’ils sont riches… Hein? que c’est beau chez eux!…

LA FÉE. Ce n’est pas plus beau que chez toi.

TYLTYL. Heu!… Chez nous c’est plus noir, plus petit, sans gâteaux…

LA FÉE. C’est absolument la même chose; c’est que tu n’y vois pas…19

TYLTYL. Mais si, j’y vois très bien, et j’ai de très bons yeux. Je lis l’heure au cadran de l’église que papa ne voit pas…

LA FÉE [se fâchant subitement]. Je te dis que tu n’y vois pas!… Comment donc me vois-tu?… Comment donc suis-je faite?… Eh bien, [Silence gêné de Tyltyl.] répondras-tu? que je sache si tu vois?… Suis-je bele ou bien laide?… [Silence de plus en plus embarrassé.] Tu ne veux pas répondre?… Suis-je jeune ou bien vieille?… Suis-je rose ou bien jaune?… j’ai peut-être une bosse?…

TYLTYL [conciliant]. Non, non, elle n’est pas grande…

LA FÉE. Mais si, à voir ton air, on la croirait énorme… Ai-je le nez crochu et l’œil gauche crevé?…

TYLTYL. Non, non, je ne dis pas… Qui est-ce qui l’a crevé?…

LA FÉE [de plus en plus irritée]. Mais il n’est pas crevé!… Insolent! misérable!… Il est plus beau que ’autre; il est plus grand, plus clair, il est bleu comme e ciel… Et mes cheveux, vois-tu?… Ils sont blonds comme les blés… on dirait de l’or vierge!…20 Et j’en ai tant et tant que la tête me pèse… Ils s’échappent de partout… Les vois-tu sur mes mains?… [Elle étale deux maigres mèches de cheveux gris.]

TYLTYL. Oui, j’en vois quelques-uns…

LA FÉE [indignée]. Quelques-uns!… Des gerbes! des brassées! des touffes! des flots d’or!… Je sais bien que des gens disent qu’ils n’en voient point; mais tu n’es pas de ces méchantes gens aveugles, je suppose?…

TYLTYL. Non, non, je vois très bien ceux qui ne se cachent point…

LA FÉE. Mais il faut voir les autres avec la même audace!… C’est bien curieux, les hommes… Depuis la mort des fées, ils n’y voient plus du tout et ne s’en doutent point… Heureusement que j’ai toujours sur moi tout ce qu’il faut pour rallumer les yeux éteints… Qu’est-ce que je tire de mon sac?…

TYLTYL. Oh! le joli petit chapeau vert!… Qu’estce qui brille ainsi sur la cocarde?…

LA FÉE. C’est le gros Diamant qui fait voir…

TYLTYL. Ah!…

LA FÉE. Oui; quand on a le chapeau sur la tête, on tourne un peu le Diamant: de droite à gauche, par exemple, tiens, comme ceci, vois-tu?… Il appuie alors sur une bosse de la tête que personne ne connaît, et qui ouvre les yeux…

TYLTYL. Ça ne fait pas de mal?…

LA FÉE. Au contraire, il est fée… On voit à l’instant même ce qu’il y a dans les choses; l’âme du pain, du vin, du poivre, par exemple…

MYTYL. Est-ce qu’on voit aussi l’âme du sucre?… LA FÉE [subitement fâchée]. Cela va sans dire!… Je n’aime pas les questions inutiles… L’âme du sucre n’est pas plus intéressante que celle du poivre… Voilà, e vous donne ce que j’ai pour vous aider dans la recherche de l’Oiseau Bleu… Je sais bien que l’Anneauqui-rend-invisible ou le Tapis-Volant vous seraient plus utiles… Mais j’ai perdu la clef de l’armoire où je les ai serrés… Ah! j’allais oublier… [Montrant le Diamant.] Quand on le tient ainsi, tu vois… un petit tour de plus, on revoit le Passé… Encore un petit tour, et l’on voit l’Avenir… C’est curieux et pratique et ça ne fait pas de bruit…

TYLTYL. Papa me le prendra…

LA FÉE. Il ne le verra pas; personne ne peut le voir tant qu’il est sur ta tête…21 Veux-tu l’essayer?… [Elle coiffe Tyltyl du petit chapeau vert.] À présent, tourne le Diamant… Un tour et puis après…

[À peine Tyltyl a-t-il tourné le Diamant, qu’un changement soudain et prodigieux s’opère en toutes choses. La vieille fée est tout à coup une belle princesse merveilleuse; les cailloux dont sont bâtis les murs de la cabane s’illuminent, bleuissent comme des saphirs, deviennent transparents, scintillent, éblouissent à l’égal des pierres les plus précieuses. Le pauvre mobilier s’anime et resplendit; la table de bois blanc s’affirme aussi grave, aussi noble qu’une table de marbre, le cadran de l’horloge cligne de l’œil et sourit avec aménité, tandis que la porte derrière quoi va et vient le balancier s’entr’ouvre et laisse s’échapper les Heures, qui, se tenant les mains et riant aux éclats, se mettent à danser aux sons d’une musique délicieuse. Effarement légitime de Tyltyl qui s’écrie en montrant les Heures.]

TYLTYL. Qu’est-ce que c’est que toutes ces belles dames?…

LA FÉE. N’aie pas peur; ce sont les heures de ta vie qui sont heureuses d’être libres et visibles un instant…

TYLTYL. Et pourquoi que les murs sont si clairs?… Est-ce qu’ils sont en sucre ou en pierres précieuses?…

LA FÉE. Toutes les pierres sont pareilles, toutes es pierres sont précieuses: mais l’homme n’en voit que quelques-unes…

[Pendant qu’ils parlent ainsi, la féerie continue et se complète. Les âmes des Pains-de-quatre-livres22, sous la forme de bonshommes en maillots couleur croûte-de-pain, ahuris et poudrés de farine, se dépêtrent de la huche et gambadent autour de la table où ils sont rejoints par le Feu, qui, sorti de l’âtre en maillot soufre et vermillon, les pour-suit en se tordant de rire.]

TYLTYL. Qu’est-ce que c’est que ces vilains bonshommes?…

LA FÉE. Rien de grave; ce sont les âmes des Pains-de-quatre-livres qui profitent du règne de la vérité pour sortir de la huche où elles se trouvaient à l’étroit…23

TYLTYL. Et le grand diable rouge qui sent mauvais?…

LA FÉE. Chut!… Ne parle pas trop haut, c’est le Feu… Il a mauvais caractère.

[Ce dialogue n’a pas interrompu la féerie. Le Chien et la Chatte, couchés en rond au pied de l’armoire, poussant simultanément un grand cri, disparaissent dans une trappe, et à leur place surgissent deux personnages, dont l’un porte un masque de bouledogue, et l’autre une tête de chatte. Aussitôt, le petit homme au masque de bouledogue – que nous appellerons dorénavant le Chien – se précipite sur Tyltyl qu’il embrasse violemment et accable de bruyantes et impétueuses caresses, cependant que la petite femme au masque de chatte – que nous appellerons plus simplement la Chatte – se donne un coup de peigne, se lave les mains et se lisse la moustache, avant de s’approcher de Mytyl.]

LE CHIEN [hurlant, sautant, bousculant tout, insupportable]. Mon petit dieu!… Bonjour! bonjour, mon petit dieu!… Enfin, enfin, on peut parler! J’avais tant de choses à te dire!… J’avais beau aboyer24 et remuer a queue!… Tu ne comprenais pas!… Mais maintenant!… Bonjour! bonjour!… Je t’aime!… Je t’aime!… Veux-tu que je fasse quelque chose d’étonnant?… Veux-tu que je fasse le beau?…25 Veux-tu que je marche sur les mains ou que je danse à la corde?…

TYLTYL [à la Fée]. Qu’est-ce que c’est que ce monsieur à tête de chien?…