Евгений Шмурло – Вольтер и его книга о Петре Великом (страница 88)
Le sixième et dernier groupe figure dans le Sommaire où nous donnons un résumé des diverses observations faites à propos de telle ou telle phrase, d’une expression ou d’un mot, de l’orthographe d’un nom propre, les rectifications d’une date, la mise au point d’un fait historique, etc. Nous y citons les passages correspondants du livre accompagnés des objections qu’ils ont fait naître. Nous avons inclus dans ce même Sommaire les remarques publiées par l’académicien Müller et Büsching après la parution de l’«Histoire»[459]. (Voir les détails donnés dans l’explication qui précède l’appendice N. 6.)
Les observations détaillées qui figurent dans les appendices 1–5 et celles beaucoup plus brèves de l’appendice N. 6 aussi bien les unes que les autres ont un grand intérêt du point de vue historique et littéraire: elles ne représentent pas seulement l’étude critique d’une œuvre, mais dévoilent aussi la pensée secrète du critique et laissent en même temps deviner le sentiment qu’éprouve l’auteur du livre pour ceux qui le censurent tout en montrant quelle est l’importance qu’il attache aux instructions reçues. En rapprochant ces observations du texte de l’«Histoire» prise dans ses différentes éditions, il est facile de se rendre compte quelles furent les corrections que Voltaire accepta d’y apporter ou qu’il rejeta et voir de quelle façon il se comporta visà-vis des conseils qu’il jugea bon de suivre ou de ceux qu’il écarta sans autre. Ces observations, au nombre de plusieurs centaines, constituent une analyse du livre presque entier qu’elles suivent pas à pas. Leur examen, fait parallèlement avec les pages correspondantes du livre, nous donnent une image fidèle de Voltaire qui y apparaît tout entier. Cette étude nous fournit l’occasion de nous entretenir en même temps avec le critique et avec l’auteur: le premier, en exprimant spontanément ses pensées, le second en barrant d’un geste silencieux la phrase ou le mot incriminé ou, au contraire, en se cabrant contre une intervention qu’il juge inopportune, viennent tous les deux nous exposer leurs raisons et nous faire part de leurs idées.
L’idée d’écrire un livre sur Pierre le Grand germa sans doute spontanément dans l’esprit de Voltaire après qu’il eût terminé son «Histoire de Charles XII, roi de Suède» (1731). L’auteur avait certainement compris depuis longtemps que le grand drame qui s’était déroulé dans le nord-est de l’Europe et qui avait abouti à un dénouement si inattendu avait eu deux protagonistes principaux et non pas un seul. Pierre le Grand, ce travailleur infatigable, cet architecte puissant dont le superbe génie ne se lassait pas de créer dans tous les domaines de la vie publique et privée de son peuple, attira l’attention de Voltaire qui, dès le début de son travail, reconnut en lui une flagrante antithèse de Charles, ce fier viking, ce noble et brillant chevalier hors de saison, cet exemple vivant du romantisme politique stérile et sans lendemain.
Si dans son «Histoire de Charles XII» Voltaire avait tracé un portrait, cette fois il voulut dessiner un tableau; et si le tsar en est la figure centrale, il n’en est pas moins vrai que le tableau entier embrasse un ensemble plus vaste: c’est le génie de Pierre le Grand, ce sont les résultats auxquels son activité a abouti, l’œuvre créatrice qu’il a déployée dans sa vie publique qui constituent le sujet véritable de la toile. Voilà pourquoi la vie de Charles est conçue dans la forme d’une biographie, tandis que les exploits du tsar de Russie seront exposés d’une manière bien différente. Ce n’est pas sans raison que ce livre aura pour titre: «Histoire de l’empire de Russie sous Pierre le Grand»: ce n’est pas Pierre, mais la Russie de son temps, le pays qu’il a gouverné, on pourrait presque dire qu’il a créé qui attire le plus particulièrement l’attention de Voltaire.
En janvier 1738, grâce à l’intervention de Frédéric, prince héritier de Prusse, Voltaire reçut un mémoire circonstancié dans lequel Fockerodt exposait la situation de la Russie. L’auteur avait longuement vécu dans ce pays et avait eu l’occasion d’y séjourner du vivant de Pierre le Grand. Ce mémoire qui renfermait une partie anecdotique presque légendaire défavorable à l’empereur fut la cause de ce que Frédéric, cet ancien admirateur fervent du tsar changeât subitement d’avis et soumît à une critique impitoyable tous ses agissements. Voltaire se montra plus conséquent: il maintint l’opinion qu’il s’était faite du tsar réformateur et, en parlant de lui, ne voulut pas jouer le rôle du moraliste. Des faits isolés – affirme-t-il – ne prouvent rien par eux-mêmes; un personnage historique est une unité indivisible qu’on ne peut juger que par les résultats ultimes de son activité.
Le matériel fourni par le Mémoire de Fockerodt ne pouvait naturellement pas suffire pour écrire un livre: Voltaire s’adressa à A. Kantemir, ambassadeur de Russie à Paris (1739) pour lui demander des renseignements complémentaires, mais cette démarche n’eut pas de suites, à ce qu’il paraît. En 1745 Voltaire eut l’occasion d’entreprendre des pourparlers directs avec le gouvernement de St. Pétersbourg: il envoya un exemplaire de son «Henriade» à l’impératrice Elisabeth, exprima le désir d’être accepté parmi les membres de l’Académie des Sciences de Russie et demanda qu’on mît à sa disposition le matériel historique sur Pierre le Grand à servir pour une prochaine révision de son livre sur Charles XII. La «Henriade» eut un accueil bienveillant, l’Académie inscrivit le nom de Voltaire dans les listes de ses membres, mais le matériel historique demandé ne fut pas expédié. Le chancellier Bestoujev-Riumin trouvait que la Russie ne fût nullement intéressée à ce que Voltaire refît son livre, ancien déjà, sur le fameux émule du grand tsar; il affirmait que le règne de Pierre méritât une étude particulière tout à fait indépendante et que les documents dont disposait le gouvernement russe dussent servir à glorifier la personnalité du tsar réformateur au lieu de concourir, comme l’aurait voulu Voltaire, à exalter un ennemi récent et dangereux de l’empire de Russie.
Plusieurs années s’écoulèrent encore et ce ne fut que sous Jean Šuvalov, le favori tout-puissant d’Élisabeth, que Voltaire arriva à ses fins: au début de 1757 il fut invité officiellement à écrire son «Histoire» et ne tarda pas à accepter. L’idée d’une révision de l’«Histoire de Charles XII» fut abandonnée: on décida qu’il entreprendrait un nouveau travail ayant pour sujet la vie et l’œuvre de Pierre.
Se sentant flatté par les offres qui lui venaient de St. Pétersbourg, Voltaire ne manqua pas d’en faire parade auprès de ses amis et connaissances. D’après ses dires, on l’aurait invité à se rendre à Pétersbourg pour y écrire son histoire, mais il aurait décliné la proposition. De ce fait, les matériaux historiques lui seront remis directement, vu que son âge ne lui permet pas de les aller quérir si loin. A quoi bon aller geler à Pétersbourg du moment qu’aux Délices on a de si magnifiques tulipes qui fleurissent au mois de février et quand on y dispose de tout ce que l’on peut désirer, en se laissant vivre dans un milieu distingué, se sentant en rapport constant avec des gens intelligents et cultivés. On y représente «Zaïre»: le personnage de Lusignan est joué par l’auteur lui-même; après le spectacle on soupe en joyeuse compagnie, la cuisine de Voltaire étant d’ailleurs excellente. Il en a assez de la vie à la cour, tandis que dans son domaine il est libre de disposer de son temps comme bon lui semble et peut s’écrier avec Horace: «Beatus ille qui procul negotiis».
Voltaire aurait voulu entrer dans tous les détails de la vie et de l’activité civilisatrice du tsar. Il avait toujours admiré la façon radicale dont Pierre avait transformé son pays en lui assurant la puissance dont la Russie fit preuve au lendemain de sa mort, lorsqu’elle imposa des rois à la Pologne, chassa les janissaires et jeta d’immenses armées victorieuses contre le roi de Prusse. Les barbares d’hier étaient devenus des hommes civilisés; là où hier encore on ignorait la simple barque du pêcheur on voyait maintenant voguer sur les flots de la mer une superbe flotille; sur les tristes marais d’une contrée inhabitée surgissait une riche ville qui devenait la capitale de l’empire. Sur une immense étendue de 2000 lieues le plus grand des sauvages civilisait son peuple, élaborait des lois, fondait des fabriques, inaugurait le commerce, créait une armée disciplinée, corrigeait les mœurs et répandait l’instruction.
Dans l’«Histoire de Charles XII» le personnage héroïque du roi avec toutes ses caractéristiques individuelles est au premier plan: dans le nouveau livre, par contre, la première place sera occupée par le pays qui a grandi et s’est raffermi sous l’impulsion vigoureuse d’une forte volonté. La personnalité de Pierre n’en sera aucunement amoindrie et pourtant, en lisant cet ouvrage, on sera forcé de reconnaître que le sujet du livre n’est pas le tsar lui-même, mais son œuvre, non pas ce qu’il a entrepris, mais ce qu’il a accompli. En 1731 Voltaire parlait d’un homme: maintenant il nous entretiendra d’un souverain.