Евгений Шмурло – Вольтер и его книга о Петре Великом (страница 89)
Les difficultés du problème si complexe que l’auteur s’était posé se firent sentir dès les premiers pas, d’autant plus que les documents n’arrivaient de Pétersbourg que de façon irrégulière; certains des envois adressés aux Délices s’égarèrent en route. Il ne faut pas oublier que l’Europe traversait une période trouble: la Guerre de Sept Ans désolait les pays et la poste souffrait de la situation précaire du moment.
Au mois d’août 1757 les huit premiers chapitres («une légère esquisse») étaient terminés; au mois de juillet 1758 Voltaire expédia à Šuvalov «un second essai». Ni le premier envoi, ni le deuxième ne furent approuvés sans réserves à Pétersbourg: les documents historiques que Voltaire s’était donné la peine de rassembler furent déclarés dénués d’intérêt; ses commentaires philosophiques furent contestés; l’exposition de certains faits fut jugée trop succinte; on eut même la prétention de donner à l’auteur… des leçons d’orthographe française. Piqué au vif, Voltaire répliqua dédaigneusement par des sarcasmes mordants et la polémique s’envenima. Notre appendice N. 6 (Sommaire) permet de se rendre compte des divergences qui surgirent entre Voltaire et ses critiques russes.
En 1759 le premier volume fut imprimé, mais à Pétersbourg on insista pour que le texte fût modifié encore. On ne se déclara pas satisfait non plus de la nouvelle édition qui parut en 1760. Les diamants dont l’impératrice avait fait présent à l’auteur en récompense de son livre ne le mirent toutefois pas à couvert des critiques méticuleuses, parfois excessives et souvent par trop pédantesques de l’académicien Müller et consorts. Il lui fallut en tenir compte. Vers la fin de 1761 Voltaire prépara une nouvelle édition qui, cette fois, vit le jour. Le texte était resté le même, mais dans la marge au bas de la page on avait introduit des dates que Voltaire avait tout d’abord supprimées pour ne pas encombrer la narration et des commentaires se rapportant le plus souvent aux noms propres.
Bien que le livre eût un succès général, il ne manqua pas de faire des mécontents. Ainsi Stanislas Leszczynski se sentit atteint par les reproches adressés à Charles XII et Frédéric II en voulut à son déloyal ami qui s’était mis dans la tête «d’écrire l’histoire des loups et des ours de la Sibérie».
Aussitôt le premier volume terminé, Voltaire se mit au travail pour le second. En novembre 1759 il était déjà en train de décrire la campagne du Pruth. Mais dans son ensemble le deuxième volume avançait plus lentement que le premier: Voltaire allait plus vite que les documents qui lui parvenaient de Pétersbourg avec du retard. Le chapitre le plus ardu fut celui du tsarévitch Alexis: c’était là un écueil que la plume habile de Voltaire pouvait seule éviter en louvoyant. Bien à contre-cœur finit-il par accepter la version officielle sur la mort du malheureux prince (survenue, prétendait-on, à la suite d’un choc nerveux provoqué par la lecture de l’arrêt de mort), mais il jugea opportun de s’appuyer sur l’autorité des médecins[460]. Par contre se refusa-t-il de se plier aux autres exigences de Pétersbourg, ne voulut pas qualifier le prince de «parricide» comme le nommaient les actes de l’accusation et n’admit pas l’existence du crime d’État qui lui était imputé, car, disait-il, il ne pouvait être question que de desseins vagues, de vœux individuels insaisissables: la conscience de l’écrivain libre et indépendant tel que l’était Voltaire répugnait à l’idée de se ranger de parti pris contre le tsarévitch et de déguiser sciemment tous ses actes. Il sut cependant motiver le verdict de façon à éviter au tsar un trop long blâme.
«Si nous avons contre nous – écrivait-il à Šuvalov – les Anglais, nous aurons pour nous les anciens Romains, les Manlius et les Brutus. Il est évident que si le czarevitz eût régné, il eût détruit l’ouvrage immense de son père, et que le bien d’une nation entière est préférable à un seul homme. C’est là, ce me semble, ce qui rend Pierre le Grand respectable dans ce malheur; et on peut, sans altérer la vérité, forcer le lecteur à révérer le monarque qui juge, et à plaindre le père qui condamne son fils».
Le second volume de l’«Histoire» fut terminé et vit le jour en 1764, pendant le règne de Catherine II.
Si l’on compare l’«Histoire de la Russie sous Pierre le Grand» avec l’«Histoire de Charles XII», ce n’est pas la première qui présente tous les avantages. L’histoire du roi de Suède est de lecture facile et rappelle en cela celle d’un roman, elle est pleine de détails amusants et raconte les aventures d’un roi soldat. Certains épisodes et situations de sa vie militaire paraissent être faits pour inspirer le pinceau du peintre. Par contre, l’«Histoire de la Russie» manque de cette symétrie qui pourrait en faire un tableau harmonieux dans son ensemble: tandis que Voltaire se propose d’écrire l’histoire du pays, c’est l’histoire du monarque qui sort de sa plume. Les agissements du tsar se dessinent au premier plan et cachent parfois même son œuvre. L’attention du lecteur est constamment divisée. L’auteur oublie le but qu’il s’était proposé, ou, pour mieux dire, ne sait pas y arriver. Les meilleures pages du livre ne sont pas celles où il est question des «réformes» (qui, du reste, ne tiennent que peu de place dans l’ouvrage), mais celles qui donnent la description de la rébellion des strélitz, la catastrophe du Pruth, la conspiration de Görtz, l’affaire du tsarévitch Alexis, l’expédition de Perse. Quant à la description géographique de la Russie, Voltaire n’a su que donner un assemblage hétéroclite d’informations quelconques.
Voltaire n’a pas su démêler l’enchaînement des faits historiques ni marquer les étapes de l’œuvre régénératrice du tsar. Il n’a du reste traité la question des réformes que d’une façon toute formelle. Le manque de concordance entre le sujet choisi (c’est-à-dire une exposition des œuvres accomplies par Pierre) avec le contenu réel du livre (les faits et gestes journaliers de Pierre) a exercé une influence fâcheuse sur l’étude des grandes innovations du tsar réformateur: on finit par ne plus les distinguer qu’à grand’peine, l’esprit de réforme s’en efface, et sans les fréquentes assurances de l’auteur qui nous répète sans cesse que sous Pierre le Grand «les arts et les sciences» étaient florissantes, qu’«une nouvelle nation» venait de naître, que la Russie fit d’énormes progrès dans la voie de la civilisation, etc., on pourrait presque croire que le règne de Pierre n’eût eu rien de particulier et eût ressemblé en tout à un règne quelconque.
La personnalité de Pierre n’a pas le relief non plus. Les dénominations «législateur», «civilisateur», «réformateur», «mécanicien», «créateur», «géomètre», disséminés dans le livre ne suffisent pas pour créer une image. Les fréquentes comparaisons avec les Romulus et les Thésées de l’antiquité ne font que souligner l’absence de caractéristiques individuelles. Tandis que dans la description que Voltaire nous donne du roi de Suède nous voyons apparaître devant nous un être réel, un homme en chair et en os, le Pierre de Voltaire ne se distingue de toute autre personnage que par l’étiquette que l’auteur lui colle sur le dos. Nous avons du premier une impression visuelle, du second une image purement abstraite.
Charles XII homme était beaucoup plus proche de la mentalité de Voltaire que ne le fût Pierre. On est tout étonné de voir que dans son livre sur le tsar de Russie Voltaire ait trouvé de nouveaux traits caractérisant la personnalité de Charles, tandis que sur Pierre lui-même il n’ait rien su dire de plus ni de mieux de ce qu’il en avait déjà dit ailleurs. De peur de se répéter Voltaire s’en est tenu à ce que nous savions déjà par lui sur certains faits: ni la défaite de Narva, ni la fondation de St. Pétersbourg, ni la bataille de Poltava (pas même cette bataille!) n’ont rien gagné en évidence et en netteté de représentation dans son nouveau livre.
Les défauts de l’œuvre de Voltaire ne doivent cependant pas nous en faire oublier les qualités. 1. Nous avons là le premier livre d’histoire sur Pierre, écrit d’après des données historiques documentaires. 2. C’était également la première fois qu’on portait sur le grand tsar un jugement aussi objectif et impartial que possible. 3. Le matériel historique pris à l’étude avait été pour la première fois soumis à une critique préalable. Aussi imparfaite et insuffisante puisse-t-elle nous paraître maintenant, il n’en est pas moins vrai que l’auteur se soit efforcé de se rendre compte dans la mesure de ses moyens de la nature de la documentation obtenue afin de distinguer le vrai du faux. 4. Grâce à la simplicité de la narration, la lecture de cette œuvre était accessible à tous.
Ce chapitre contient une analyse détaillée des observations critiques faites au sujet du livre de Voltaire. Les observations elles-mêmes figurent dans l’appendice N. 6 (Sommaire). Des hommes d’opinions et de goûts opposés se rencontraient sur un même terrain; chacun comprenait la tâche d’une manière différente: de là l’impossibilité de s’entendre et l’irritation mutuelle. A Pétersbourg on ne voulait pas seulement qu’un livre sur Pierre le Grand fût écrit: on voulait, avant tout, laver la mémoire du tsar de la boue dont elle avait été souillée en Europe. Ils n’étaient pas nombreux ceux qui auraient prétendu pour tout de bon de contester au tsar le mérite de ses œuvres et cependant les écrits qui circulaient sur lui étaient si peu véridiques que les faits apparaissaient dénaturés par l’anecdote tendancieuse, les bruits inconsidérés et quelquefois même par le mensonge grossi à dessein. On voulait à Pétersbourg qu’au moins certains côtés de la vie du tsar fussent voilés, que ses orgies, son intempérance et la cruauté des supplices qu’il infligeait fussent passés sous silence; il fallait également redresser quelque peu l’arbre généalogique de l’impératrice régnante, vu que la mère de celle-ci, par son passé équivoque, avait été un sujet de médisance et avait desservi la chronique scandaleuse de son temps. Le gouvernement russe tâchait en outre de mettre l’ancienne Russie à l’abri de tout ce qui pouvait porter atteinte à sa renommée sous le rapport des mœurs, de dignité nationale et d’indépendance politique. (Voir dans le Sommaire les NN. 9, 21, 31, 33, 92, 93, 103, 117, 121, 181, 238, etc.).