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Евгений Шмурло – Вольтер и его книга о Петре Великом (страница 35)

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(Portefeuille Müller. N. 2. N. 149. Cahier N. 4, ff. 3–4. Brouillon de la main de Müller. Ibidem ff. 6–8 de la même écriture de Müller: «Copie d’une lettre de Mr. de Voltaire de Château de Ferney en Bourgogne par Genève. 11 juin 1761». En outre: ff. 1–2 et 9–11: «Extrait d’une lettre de Mr. de Voltaire de Château de Ferney en Bourgogne par Genève. 11 juin 1761. Remarques»: copie exécutée par un copiste, avec des corrections dans les Remarques. Je n’ose pas affirmer que les corrections soient de l’écriture de Müller.)

Voltaire reçut des observations critiques au sujet du Ier volume de son «Histoire». En parant les coups qui lui étaient portés, Voltaire, dans sa lettre à Šuvalov du 11 juin 1761 (Œuvres, XL, 316, lettre № 4568), provoqua par ses arguments de nouvelles observations qui lui parvinrent de St.-Pétersbourg: «Remarques». Nous en donnons connaissance pour la première fois ci-après, en nous servant de la copie susmentionnée, due à un copiste. Le texte de la lettre de Voltaire y est subdivisé en 16 points, chaque point étant suivi de la réponse correspondante. Dans le manuscrit les observations faites de part et d’autre sont reproduites en regard: celles de Pétersbourg sont données en entier, celles de Voltaire en abrégé (commencement et fin). Pour que l’on puisse mieux suivre la pensée du critique russe, nous reproduisons ici les objections de Voltaire également in extenso (suivant le texte imprimé mentionné)[413].

1. Dès que j’ai pu avoir un moment de loisir, j’ai lu les remarques sur le premier tome, envoyées par duplicata, desquelles je n’ai reçu qu’un seul exemplaire, l’autre ayant été perdu, apparemment avec les autres papiers confiés à Mr. Pouschkin.

Je vous prierai en général, vous, monsieur, et ceux qui ont fait ces remarques, de vouloir bien considérer que votre secrétaire des Délices écrit pour les peuples du Midi, qui ne prononcent point les noms propres comme les peuples du Nord. J’ai déjà eu l’honneur de remarquer avec vous qu’il n’y eut jamais de roi de Perse appelé Darius, ni de roi des Indes appelé Porus; que l’Euphrate, le Tigre, l’Inde, et le Gange, ne furent jamais nommés ainsi par les nationaux, et que les Grecs ont tout grécisé.

Graiis dédit ore rotundo

Musa loqui

(Hor. de Art. poet., 323–324.)

Pierre le Grand ne s’appelle point Pierre chez vous; permettez cependant que l’on continue à l’appeler Pierre; à nommer Moscow, Moscou; et la Moscowa, la Moska, etc.

REMARQUE. L’auteur des remarques sur le premier Tome de l’Histoire de Pierre le Grand est avec Mr. de Voltaire du même sentiment pour ce qui regarde les noms propres russiens francisés, lorsqu’ils sont déjà autorisés par un long usage. Il ne prétend pas qu’on les change. Mais lorsqu’on se servira d’un nom nouveau qu’on ne trouve chez aucun auteur françois, il croit qu’on devroit approcher tant qu’il est possible de la prononciation russienne pour être plus intelligible. On ne voit pas que Moska participe plus de la douceur françoise, que si l’on laisseroit le mot comme on le prononce[414]en Russie.

2. J’ai dit que les caravanes pourraient, en prenant un détour par la Tartarie indépendante, rencontrer à peine une montagne de Pétersbourg à Pékin, et cela est trèsvrai: en passant par les terres des Éluths, par les déserts des Kalmouks-Kotkos, et par le pays des Tartares de Kokonor, il y a des montagnes à droite et à gauche; mais on pourrait certainement aller à la Chine sans en franchir presque aucune; de même qu’on pourrait aller par terre, et très-aisément, de Pétersbourg au fond de la France, presque toujours par les plaines. C’est une observation physique assez importante, et qui sert de réponse au système, aussi faux que célèbre, que le courant des mers a produit les montagnes qui couvrent la terre. Ayez la bonté de remarquer, monsieur, que je ne dis pas qu’on ne trouve point de montagnes de Pétersbourg à la Chine; mais je dis qu’on pourrait les éviter en prenant des détours.

REMARQUE. Mr. de Voltaire n’a qu’à jeter les yeux sur la carte d’Asie de Mr. d’Anville. Il se convaincra aisément que toute la Tartarie, qu’il nomme indépendante, est hérissée de montagnes[415]. La relation de l’ambassade envoyée de Tobolsk en 1653 à la cour de Pékin, qui est imprimée dans les «Voyages au Nord», tome IV, dit que l’envoyé Baïkov passa entre le païs des Kalmouks et celui des Mongous par une grande chaîne de montagnes, et qu’il employa 22 journées à les traverser[416]. C’est une branche du mont Altaï qui s’étend de la Sibérie vers le sud jusqu’aux Indes; l’autre branche et qui en est la principale, s’étend de l’ouest à l’est en commençant de la mer Caspienne et finissant à la mer de Kamtschatka. Elle divise la Sibérie des païs limitrophes de Kalmouks, Mongous et autres peuples dépendants de la Chine. Les Eluths et les Kalmouks sont le même peuple. Kottkots: il n’y a pas de tel nom chez les Kalmouks; il y a des Choschots, qui sont une tribu des Kalmouks. Tartares de Kokonor: ce ne sont pas des Tartares, mais des véritables Kalmouks. Les missionaires dans la Chine ont la coutume de confondre tous les peuples hors de la grande muraille sous le nom des Tartares. L’observation physique qui regarde les montagnes paroit être peu essentielle dans l’histoire de Pierre le Grand, et la supposition de Mr. de Voltaire ne démontre rien si même on pourrait éviter les montagnes en prenant des détours. Il faudrait qu’il n’y eut des montagnes point du tout[417].

3. Je ne conçois pas comment on peut me dire «qu’on ne connait point la Russie noire». Qu’on ouvre seulement le dictionnaire de La Martinière au mot Russie, et presque tous les géographes, on trouvera ces mots: Russie noire, entre la Volhynie et la Podolie, etc.

REMARQUE. Bon auteur que Moreri [sic], pour être opposé à des remarques[418]qu’on fait en Russie? Suivra-t-on toujours les anciennes erreurs? N’est-ce pas notre devoir d’en purger l’histoire et la géographie autant qu’elles nous sont connues? Le passage que Mr. de Voltaire cite en déclare[419]déjà suffisement l’erreur, puisque les deux provinces Volhynie et Podolie sont attenantes et qu’il n’y a aucun païs entre les deux. Il y a bien de l’apparence que quelqu’un qui ne sçavoit pas assés le russe, a pris le nom de tschermnaia qui signifie rouge pour tschernaia, et l’a traduit Russie noire, et cependant ayant trouvé qu’il y a aussi une Russie rouge, il a cru devoir mettre les deux ensemble.

4. Je suis encore très-étonné qu’on me dise que la ville que vous appelez Kiow au Kioff ne s’appelait point autrefois Kiovie[420]. La Martinière est de mon avis: et si on a détruit des inscriptions grecques, cela n’empêche pas qu’elles n’aient existé.

REMARQUE. Il faut donc adopter[421]toutes les faussetés que des compilateurs étrangers ont écrit sur la Russie, et tout ce qu’on écrira ici pour les reformer, ne servira à rien? Il est évident que cette erreur s’est glissée pour la première fois par une faute d’impression[422]. Personne n’a dit qu’on a détruit des inscriptions grecques à Kio-vie. Celui qui prétend qu’elles ont existé, doit prouver ce fait par des auteurs dignes de foy, puisque on n’en sçait rien en Russie.

5. J’ignore si celui qui transcrivit les mémoires à moi envoyés par vous, monsieur, est un Allemand: il écrit Iwan Wassiliewitsch, et moi j’écris Ivan Basilovitz; cela donne lieu à quelques méprises dans les remarques,

REMARQUE. Il n’importe si le copiste étoit Allemand[423], ou François, ou Russe, pourvu qu’il ait écrit comme on prononce. Le witsch est essentiel dans le russe, il ne doit pas être corrompu. Mr. de Voltaire écrit tantôt Basilovis tantôt Basilide, et c’est pourtant le même nom.

6. Il y en a une bien étrange à propos du quartier de Moscou appelé la Ville Chinoise. L’observateur dit que «ce quartier portait ce nom avant qu’on eût la moindre connaissance des Chinois et de leurs marchandises». J’en appelle à Votre Excellence: comment peut-on appeler quelque chose chinois, sans savoir que la Chine existe? Dirait-on la valeur russe, s’il n’y avait pas une Russie?

REMARQUE. C’est Mr. de Voltaire[424] et non pas l’observateur qui parle d’une ville Chinoise à Moscou. Ce n’est pas à la vérité lui, qui a commis cette erreur le premier, il a suivi d’autres auteurs, mais mal informés, qui trouvant le nom Kitaigorod pour un quartier de la ville de Moscou, ont cru que ce Kitai doit être traduit par Chinois. L’observateur soutient que cette traduction est fausse, et il a prouvé sa thèse par un argument qui est au-dessus de toute contradiction, et par conséquent ne devroit pas passer pour une méprise.

7. Est-il possible qu’on ait pu faire de telles observations? Je serais bien heureux, monsieur, si vos importantes occupations vous avaient permis de jeter les yeux sur ces manuscrits que vous daignez me faire parvenir. L’écrivain prodigue les s, c, k, h allemands.

REMARQUE. On peut répondre[425]: Est-il possible que Mr. de Voltaire n’ait pas mieux compris le sens de l’observateur?

8. La rivière que nous appelons Veronise, nom très-doux à prononcer, est appelée, dans les mémoires, Woronestch; et, dans les observations, on me dit que vous prononcez Voronége: comment voulez-vous que je me reconnaisse au milieu de toutes ces contrariétés? J’écris en français; ne dois-je pas me conformer à la douceur de la prononciation française?