Проспер Мериме – Carmen / Кармен. Книга для чтения на французском языке (страница 2)
Les signe mystérieux d’Antonio, son inquiétude, quelques mots échappés à l’inconnu, surtout sa course de trente lieues et l’explication peu plausible qu’il en avait donnée, avaient déjà formé mon opinion sur le compte de mon compagnon de voyage. Je ne doutai pas que je n’eusse affaire à un contrebandier, peut-être à un voleur; que m’importait? Je connaissais assez le caractère espagnol pour être très sûr de n’avoir rien à craindre d’un homme qui avait mangé et fumé avec moi. Sa présence même était une protection assurée contre toute mauvaise rencontre. D’ailleurs, j’étais bien aise de savoir ce que c’est qu’un brigand. On n’en voit pas tous les jours, et il y a un certain charme à se trouver auprès d’un être dangereux, surtout lorsqu’on le sent doux et apprivoisé.
J’espérais amener par degrés[26] l’inconnu à me faire des confidences, et, malgré les clignements d’yeux de mon guide, je mis la conversation sur les voleurs de grand chemin. Bien entendu que j’en parlai avec respect. Il y avait alors en Andalousie un fameux bandit nommé José-Maria, dont les exploits étaient dans toutes les bouches. «Si j’étais à côté de José-Maria?» me disais-je… Je racontai les histoires que je savais de ce héros, toutes à sa louange[27] d’ailleurs, et j’exprimai hautement mon admiration pour sa bravoure et sa générosité.
– José-Maria n’est qu’un drôle, dit froidement l’étranger.
Se rend-il justice,[28] ou bien est-ce excès de modestie de sa part? me demandai-je mentalement; car à force de considérer mon compagnon, j’étais parvenu à lui appliquer le signalement de José-Maria, que j’avais lu afiché aux portes de mainte ville d’Andalousie. – Oui, c’est bien lui… Cheveux blonds, yeux bleus, grande bouche, belles dents, les mains petites; une chemise fine, une veste de velours à boutons d’argent, des guêtres de peau blanche, un cheval bai… Plus de doute! Mais respectons son incognito.
Nous arrivâmes à la venta. Elle était telle qu’il me l’avait dépeinte, c’est-à-dire une des plus misérables que j’eusse encore rencontrées. Une grande pièce servait de cuisine, de salle à manger et de chambre à coucher. Sur une pierre plate, le feu se faisait au milieu de la chambre, et la fumée sortait par un trou pratiqué dans le toit, ou plutôt s’arrêtait, formant un nuage à quelques pied au-dessus du sol. Le long du mur, on voyait étendues par terre cinq ou six vieilles couvertures de mulets; c’étaient les lits des voyageurs. À vingt pas de la maison, ou plutôt de l’unique pièce que je viens de décrire, s’élevait une espèce de hangar servant d’écurie. Dans ce charmant séjour, il n’y avait d’autres êtres humains, du moins pour le moment, qu’une vielle femme et une petite fille de dix à douze ans, toutes les deux de couleur de suie et vêtues d’horribles haillons. «Voilà tout ce qui reste, me dis-je, de la population de l’antique Munda Bœtica![29] O César! ô Sextus Pompée! que vous seriez surpris si vous reveniez au monde!»
En apercevant mon compagnon, la vieille laissa échapper une exclamation de surprise.
– Ah! seigneur don José! s’écria-t-elle.
Don José fronça le sourcil, et leva une main d’un geste d’autorité qui arrêta la vieille aussitôt. Je me tournai vers mon guide, et, d’un signe imperceptible, je lui fis comprendre qu’il n’avait rien à m’apprendre sur le compte de l’homme avec qui j’allais passer la nuit. Le souper fut meilleur que je ne m’y attendais. On nous servit, sur une petite table haute d’un pied, un vieux coq fricassé avec du riz et force piments, puis des piments à l’huile, enfin du
– Non, répondit-elle; mais don José en joue si bien!
– Soyez assez bon, lui dis-je, pour me chanter quelque chose; j’aime à la passion votre musique nationale.
– Je ne puis rien refuser à un monsieur si honnête, qui me donne de si excellents cigares, s’écria don José d’un air de bonne humeur; et, s’étant fait donner la mandoline, il chanta en s’accompagnant. Sa voix était rude, mais pourtant agréable, l’air mélancolique et bizarre; quant aux paroles, je n’en compris pas un mot.
– Si je ne me trompe, lui dis-je, ce n’est pas un air espagnol que vous venez de chanter. Cela ressemble aux
– Oui, répondit don José d’un air sombre.
Il posa la mandoline à terre, et, les bras croisés, il se mit à contempler le feu qui s’éteignait, avec une singulière expression de tristesse. Éclairée par une lampe posée sur la petite table, sa figure, à la fois noble et farouche, me rappelait le Satan de Milton.[32] Comme lui peut-être, mon compagnon songeait au séjour qu’il avait quitté, à l’exil qu’il avait encouru par une faute. J’essayai de ranimer la conversation, mais il ne répondit pas, absorbé qu’il était dans ses tristes pensées. Déjà la vieille s’était couchée dans un coin de la salle, à l’abri d’une couverture trouée tendue sur une corde. La petite fille l’avait suivie dans cette retraite réservée au beau sexe. Mon guide alors, se levant, m’invita à le suivre à l’écurie; mais, à ce mot, don José, comme réveillé en sursaut, lui demanda d’un ton brusque où il allait.
– À l’écurie, répondit le guide.
– Pour quoi faire? les chevaux ont à manger. Couche ici, Monsieur le permettra.
– Je crains que le cheval de Monsieur ne soit malade; je voudrais que Monsieur le vit: peut-être saura-t-il ce qu’il faut lui faire.
Il était évident qu’Antonio voulait me parler en particulier; mais je ne souciais pas de donner des soupçons à don José, et, au point où nous en étions, il me semblait que le meilleur parti à prendre était de montrer la plus grande confiance. Je répondis donc à Antonio que je n’entendais rien aux chevaux, et que j’avais envie de dormir. Don José le suivit à l’écurie, d’où bientôt il revint seul. Il me dit que le cheval n’avait rien, mais que mon guide le trouvait un animal si précieux, qu’il le frottait avec sa veste pour le faire transpirer, et qu’il comptait passer la nuit dans cette douce occupation. Cependant, je m’étais étendu sur les couvertures de mulets, soigneusement enveloppé dans mon manteau, pour ne pas les toucher. Après m’avoir demandé pardon de la liberté qu’il prenait de se mettre auprès de moi, don José se coucha devant la porte, non sans avoir renouvelé l’amorce de son espingole, qu’il eut soin de placer sous la besace qui lui servait d’oreiller. Cinq minutes après nous être mutuellement souhaité le bonsoir, nous étions l’un et l’autre profondément endormis.
Je me croyais assez fatigué pour pouvoir dormir dans un pareil gîte; mais, au bout d’une heure, de très désagréables démangeaisons m’arrachèrent à mon premier somme. Dès que j’en eus compris la nature, je me levai, persuadé qu’il valait mieux passer le reste de la nuit à la belle étoile[33] que sous ce toit inhospitalier. Marchant sur la pointe du pied, je gagnai la porte, j’enjambai par-dessus la couche de don José, qui dormait du sommeil du juste,[34] et je fis si bien que je sortis de la maison sans qu’il s’éveillât. Auprès de la porte était un large banc de bois; je m’étendis dessus, et m’arrangeai de mon mieux pour achever ma nuit. J’allais fermer les yeux pour la seconde fois, quand il me sembla voir passer devant moi l’ombre d’un homme et l’ombre d’un cheval, marchant l’un et l’autre sans faire le moindre bruit. Je me mis sur mon séant,[35] et je crus reconnaître Antonio. Surpris de le voir hors de l’écurie à pareille heure, je me levai et marchai à sa rencontre. Il s’était arrêté, m’ayant aperçu d’abord.
– Où est-il? me demanda Antonio à voix basse.
– Dans la venta; il dort; il n’a pas peur des punaises. Pourquoi donc emmenez-vous ce cheval?
Je remarquai alors que, pour ne pas faire de bruit en sortant du hangar, Antonio avait soigneusement enveloppé les pieds de l’animal avec les débris d’une vieille couverture.
– Parlez plus bas, me dit Antonio, au nom de Dieu! Vous ne savez pas qui est cet homme-là. C’est José Navarro, le plus insigne bandit de l’Andalousie. Toute la journée je vous ai fait des signes que vous n’avez pas voulu comprendre.
– Bandit ou non, que m’importe? répondisje; il ne nous a pas volés, et je parierais qu’il n’en a pas envie.
– À la bonne heure; mais il y a deux cents ducats pour qui le livrera.[36] Je sais un poste de lanciers à une lieue et demie d’ici, et avant qu’il soit jour, j’amènerai quelques gaillards solides. J’aurais pris son cheval, mais il est si méchant que nul que le Navarro ne peut en approcher.[37]
– Que le diable vous emporte! lui dis-je. Quel mal vous a fait ce pauvre homme pour le dénoncer? D’ailleurs, êtes-vous sûr qu’il soit le brigand que vous dites?
– Parfaitement sûr; tout à l’heure il m’a suivi dans l’écurie et m’a dit: «Tu as l’air de me connaître; si tu dis à ce bon monsieur qui je suis, je te fais sauter la cervelle.[38]» Restez, Monsieur, restez auprès de lui; vous n’avez rien à craindre. Tant qu’il vous saura là, il ne se méfiera de rien.[39]