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Эмиль Золя – Germinal / Жерминаль. Книга для чтения на французском языке (страница 21)

18

Le monsieur décoré et la dame en manteau de fourrure, débarqués le matin du train de Paris, ouvraient des yeux vagues, avaient sur la face l’ahurissement de ces choses brusques, qui les dépaysaient.

– Et un jardin, répéta la dame. Mais on y vivrait, c’est charmant!

– Nous leur donnons du charbon plus qu’ils n’en brûlent, continuait Mme Hennebeau. Un médecin les visite deux fois par semaine; et, quand ils sont vieux, ils reçoivent des pensions, bien qu’on ne fasse aucune retenue sur les salaires.

– Une Thébaïde! un vrai pays de Cocagne! murmura le monsieur, ravi.

La Maheude s’était précipitée pour offrir des chaises. Ces dames refusèrent. Déjà Mme Hennebeau se lassait, heureuse un instant de se distraire à ce rôle de montreur de bêtes, dans l’ennui de son exil, mais tout de suite répugnée par l’odeur fade de misère, malgré la propreté choisie des maisons où elle se risquait. Du reste, elle ne répétait que des bouts de phrase entendus, sans jamais s’inquiéter davantage de ce peuple d’ouvriers besognant et souffrant près d’elle.

– Les beaux enfants! murmura la dame, qui les trouvait affreux, avec leurs têtes trop grosses, embroussaillées de cheveux couleur de paille.

Et la Maheude dut dire leur âge, on lui adressa aussi des questions sur Estelle, par politesse. Respectueusement, le père Bonnemort avait retiré sa pipe de la bouche; mais il n’en restait pas moins un sujet d’inquiétude, si ravagé par ses quarante années de fond, les jambes raides, la carcasse démolie, la face terreuse; et, comme un violent accès de toux le prenait, il préféra sortir pour cracher dehors, dans l’idée que son crachat noir allait gêner le monde.

Alzire eut tout le succès. Quelle jolie petite ménagère, avec son torchon! On complimenta la mère d’avoir une petite fille déjà si entendue pour son âge. Et personne ne parlait de la bosse, des regards d’une compassion pleine de malaise revenaient toujours vers le pauvre être infirme.

– Maintenant, conclut Mme Hennebeau, si l’on vous interroge sur nos corons, à Paris, vous pourrez répondre… Jamais plus de bruit que ça, moeurs patriarcales, tous heureux et bien portants comme vous voyez, un endroit où vous devriez venir vous refaire un peu, à cause du bon air et de la tranquillité.

– C’est merveilleux, merveilleux! cria le monsieur, dans un élan final d’enthousiasme.

Ils sortirent de l’air enchanté dont on sort d’une baraque de phénomènes, et la Maheude qui les accompagnait, demeura sur le seuil, pendant qu’ils repartaient doucement, en causant très haut. Les rues s’étaient peuplées, ils devaient traverser des groupes de femmes, attirées par le bruit de leur visite, qu’elles colportaient de maison en maison.

Justement, devant sa porte, la Levaque avait arrêté la Pierronne, accourue en curieuse. Toutes deux affectaient une surprise mauvaise. Eh bien! quoi donc, ces gens voulaient y coucher, chez les Maheu? Ce n’était pourtant pas si drôle.

– Toujours sans le sou, avec ce qu’ils gagnent! Dame! quand on a des vices!

– Je viens d’apprendre qu’elle est allée ce matin mendier chez les bourgeois de la Piolaine, et Maigrat qui leur avait refusé du pain, lui en a donné… On sait comment il se paie, Maigrat.

– Sur elle, oh! non! faudrait du courage… C’est sur Catherine qu’il en prend.

– Ah! écoute donc, est-ce qu’elle n’a pas eu le toupet tout à l’heure de me dire qu’elle étranglerait Catherine, si elle y passait!.. Comme si le grand Chaval, il y a beau temps, ne l’avait pas mise à cul sur le carin!

– Chut!.. Voici le monde.

Alors, la Levaque et la Pierronne, l’air paisible, sans curiosité impolie, s’étaient contentées de guetter sortir les visiteurs, du coin de l’oeil. Puis, elles avaient appelé vivement d’un signe la Maheude, qui promenait encore Estelle sur ses bras. Et toutes trois, immobiles, regardaient s’éloigner les dos bien vêtus de Mme Hennebeau et de ses invités. Lorsque ceux-ci furent à une trentaine de pas, les commérages reprirent, avec un redoublement de violence.

– Elles en ont pour de l’argent sur la peau, ça vaut plus cher qu’elles, peut-être!

– Ah! sûr!.. Je ne connais pas l’autre, mais celle d’ici, je n’en donnerais pas quatre sous, si grosse qu’elle soit. On raconte des histoires…

– Hein? quelles histoires?

– Elle aurait des hommes donc!.. D’abord, l’ingénieur…

– Ce petiot maigre!.. Oh! il est trop menu, elle le perdrait dans les draps.

– Qu’est-ce que ça fiche, si ça l’amuse?… Moi, je n’ai pas confiance, quand je vois une dame qui prend des mines dégoûtées et qui n’a jamais l’air de se plaire où elle est… Regarde donc comme elle tourne son derrière, avec l’air de nous mépriser toutes. Est-ce que c’est propre?

Les promeneurs s’en allaient du même pas ralenti, causant toujours, lorsqu’une calèche vint s’arrêter sur la route, devant l’église. Un monsieur d’environ quarante-huit ans en descendit, serré dans une redingote noire, très brun de peau, le visage autoritaire et correct.

– Le mari! murmura la Levaque, baissant la voix comme s’il avait pu l’entendre, saisie de la crainte hiérarchique que le directeur inspirait à ses dix mille ouvriers. C’est pourtant vrai qu’il a une tête de cocu, cet homme!

Maintenant, le coron entier était dehors. La curiosité des femmes montait, les groupes se rapprochaient, se fondaient en une foule; tandis que des bandes de marmaille mal mouchée traînaient sur les trottoirs, bouche béante.

Mais trois heures sonnèrent. Les ouvriers de la coupe à terre étaient partis, Bouteloup et les autres. Brusquement, au détour de l’église, parurent les premiers charbonniers qui revenaient de la fosse, le visage noir, les vêtements trempés, croisant les bras et gonflant le dos. Alors, il se produisit une débandade parmi les femmes, toutes couraient, toutes rentraient chez elles, dans un effarement de ménagères que trop de café et trop de cancans avaient mises en faute. Et l’on n’entendait plus que ce cri inquiet, gros de querelles:

– Ah! mon Dieu! et ma soupe! et ma soupe qui n’est pas prête!

IV

Lorsque Maheu rentra, après avoir laissé Étienne chez Rasseneur, il trouva Catherine, Zacharie et Jeanlin attablés, qui achevaient leur soupe. Au retour de la fosse, on avait si faim, qu’on mangeait dans ses vêtements humides, avant même de se débarbouiller; et personne ne s’entendait, la table restait mise du matin au soir, toujours il y en avait un là, avalant sa portion, au hasard des exigences du travail.

Dès la porte, Maheu aperçut les provisions. Il ne dit rien, mais son visage inquiet s’éclaira. Toute la matinée, le vide du buffet, la maison sans café et sans beurre, l’avait tracassé, lui était revenue en élancements douloureux, pendant qu’il tapait à la veine, suffoqué au fond de la taille. Comment la femme aurait-elle fait? et qu’allait-on devenir, si elle était rentrée les mains vides? Puis, voilà qu’il y avait de tout. Elle lui conterait ça plus tard. Il riait d’aise.

Déjà Catherine et Jeanlin s’étaient levés, prenant leur café debout; tandis que Zacharie, mal rempli par sa soupe, se coupait une large tartine de pain, qu’il couvrait de beurre. Il voyait bien le fromage de cochon sur une assiette; mais il n’y touchait pas, la viande était pour le père, quand il n’y en avait que pour un. Tous venaient de faire descendre leur soupe d’une grande lampée d’eau fraîche, la bonne boisson claire des fins de quinzaine.

– Je n’ai pas de bière, dit la Maheude, lorsque le père se fut attablé à son tour. J’ai voulu garder un peu d’argent… Mais, si tu en désires, la petite peut courir en prendre une pinte.

Il la regardait, épanoui. Comment? elle avait aussi de l’argent!

– Non, non, dit-il. J’ai bu une chope, ça va bien.

Et Maheu se mit à engloutir, par lentes cuillerées, la pâtée de pain, de pommes de terre, de poireaux et d’oseille, enfaîtée dans la jatte qui lui servait d’assiette. La Maheude, sans lâcher Estelle, aidait Alzire à ce qu’il ne manquât de rien, poussait près de lui le beurre et la charcuterie, remettait au feu son café pour qu’il fût bien chaud.

Cependant, à côté du feu, le lavage commençait, dans une moitié de tonneau, transformée en baquet. Catherine, qui passait la première, l’avait empli d’eau tiède; et elle se déshabillait tranquillement, ôtait son béguin, sa veste, sa culotte, jusqu’à sa chemise, habituée à cela depuis l’âge de huit ans, ayant grandi sans y voir du mal. Elle se tourna seulement, le ventre au feu, puis se frotta vigoureusement avec du savon noir. Personne ne la regardait, Lénore et Henri eux-mêmes n’avaient plus la curiosité de voir comment elle était faite. Quand elle fut propre, elle monta toute nue l’escalier, laissant sa chemise mouillée et ses autres vêtements, en tas, sur le carreau. Mais une querelle éclatait entre les deux frères: Jeanlin s’était hâté de sauter dans le baquet, sous le prétexte que Zacharie mangeait encore; et celui-ci le bousculait, réclamait son tour, criait que s’il était assez gentil pour permettre à Catherine de se tremper d’abord, il ne voulait pas avoir la rinçure des galopins, d’autant plus que, lorsque celui-ci avait passé dans l’eau, on pouvait en remplir les encriers de l’école. Ils finirent par se laver ensemble, tournés également vers le feu, et ils s’entraidèrent même, ils se frottèrent le dos. Puis, comme leur soeur, ils disparurent dans l’escalier, tout nus.