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Блез Сандрар – L’Or / Золото. Книга для чтения на французском языке (страница 4)

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Suter est tout décidé.

Il chevauche, en tête, monté sur son mustang « Wild Bill » et siffle un air du carnaval de Bâle, un air de fifre. Il pense au petit garçon de Rünenberg à qui il avait donné son dernier écu. Alors il arrête son cheval. Pile ou face ? Et tandis que le doublon monte au ciel comme une alouette : pile, gagne ; face, perd. C’est pile. Il réussira. Et il se remet en marche sans même avoir arrêté ses compagnons, mais plein d’une force nouvelle. Première et dernière hésitation. Maintenant, il ira jusqu’au bout.

Ses compagnons de route sont : le capitaine Ermatinger, un officier qui va relever le commandant du Fort Boisé ; les cinq missionnaires, cinq Anglais envoyés par la Société biblique de Londres pour étudier les dialectes des tribus indiennes Cree, au nord de l’Orégon ; les trois femmes, des blanches qui sont les trois femmes de ces sept hommes. Tous le quitteront en cours de route, Suter continuera seul, à moins qu’il ne continue seul avec les trois femmes.

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La piste remonte la rive droite du Missouri, puis elle oblique à gauche et suit durant plus de quatre cents lieues, la rive occidentale du Nebraska ; elle franchit les montagnes Rocheuses près du pic Frémont qui atteint 13 000 pieds, à peu de chose près la hauteur du Mont-Blanc. Nos voyageurs la suivent déjà depuis trois semaines. Ils ont traversé des solitudes toujours plates, des océans d’herbes où des orages quotidiens, d’une violence inouïe, éclatent soudainement sur le coup de midi pour ne durer qu’un quart d’heure, puis le ciel redevient serein, d’un bleu dur sur les franges vertes de l’horizon. Ils campent sous le croissant de la lune moucheté d’une belle étoile ; inutile de songer au sommeil, des myriades d’insectes bourdonnent autour d’eux, des milliers de crapauds et de grenouilles saluent la lente éclosion des étoiles. Les coyotes jappent. C’est l’aube, l’heure magique des oiseaux, les deux notes invariables de la perdrix. On repart. La piste fuit sous les sabots rapides des montures. Le fusil au poing, on quête une proie possible. Des cerfs bondissent sur le chemin. Dans le prolongement du sentier, le soleil, semblable à une grosse orange, monte très vite vers le zénith.

Enfin, voici qu’ils ont atteint la grande faille du sud, l’Evans Pass. Ils sont sur le sommet de la muraille qui sépare les États-Unis des territoires de l’ouest, à la frontière, à 7 000 pieds au-dessus du niveau de la mer, à 960 lieues du Fort Independence.

Et maintenant, en avant !

La piste n’est plus frayée.

D’ici à l’embouchure de l’Orégon, sur le Pacifique, il y a encore quatorze cents lieues.

En avant, il n’y a plus de sentier.

Le 1er août, ils arrivent au Fort Hall. Le commandant veut les retenir. Les Peaux Rouges sont sur les sentiers de la guerre. Mais Suter veut partir. Ils ont déjà traversé les territoires de tant de tribus en guerre ! Ils repartent le 4 août. Une escorte les accompagne trois jours.

Le 16 août, ils arrivent au Fort Boisé où il y a un grand comptoir de la Compagnie de l’Hudson Bay. Le capitaine Ermatinger les quitte là, il a rejoint son poste ; deux femmes entrent au comptoir de la Compagnie. Ce qui reste de la petite troupe continue sa route à travers un pays infesté d’Indiens Kooyutt. Il y a eu une grande famine, les Indiens harponnent le saumon, bien que ça ne soit pas la saison de pêche ; ils sont farouches et menaçants. Il y en a plein des canoës dans les rivières.

Suter et ses compagnons traversent la région des grandes forêts de pins géants et arrivent, fin septembre, à Fort Van Couver, qui est un grand centre de pelleterie. Les missionnaires sont rendus. La dernière femme est morte en route de privations.

Suter reste seul.

12

Un homme décidé est toujours bien reçu dans ce poste perdu à l’extrême bout du continent américain et Suter n’a pas froid aux yeux. On lui fait des propositions avantageuses ; mais, lui, les refuse toutes, en proie à son idée fixe.

Il veut aller en Californie.

Et, aujourd’hui, si près du but, il se trouve encore une fois en face d’obstacles censément infranchissables.

L’avis des hommes du poste est unanime. Le voyage par terre est impossible. Les Indiens Apaches sont en pleine ébullition. Dernièrement encore ils ont massacré des chasseurs d’ours qui s’étaient risqués dans les hautes vallées des Cascades. Il n’y a qu’une seule voie pour se rendre en Californie, c’est la voie de la mer. Mais il n’y a pas de bateau, et la navigation est difficile dans des parages toujours périlleux. Il est vrai qu’un voilier pourrait s’y rendre en trois semaines.

Suter n’en écoute pas davantage. Il se rend au bord de l’eau. Un trois-mâts-barque est embossé dans la rivière. C’est le Columbia qui se rend aux îles Sandwich. Tous les chemins mènent à Rome, aurait dit le père Haberposch. Suter s’entend avec le patron, négocie son passage, et, le 8 novembre, quand le Columbia appareille, il est en train d’installer sa cahute sur le pont.

Chapitre IV

13

Suter plante un clou pour y suspendre son hamac d’écorce. Comme il se dresse sur la pointe des pieds et fait un effort, son pantalon se tend et il perd un bouton de sa brayette. C’est un bouton de cuivre qui roule sur le deck. Aussitôt un affreux chien jaune se précipite et le lui rapporte. C’est Beppo, Beppino, une espèce de chien mouton, le chien de Maria, la femme morte d’épuisement sous les séquoias de la Snake River, dans l’Idaho. Maria était Napolitaine. C’est tout ce que Suter a gagné en quatre années d’Amérique que ce faux chien de cirque qui fait des tours et fume la pipe avec les matelots.

Cette longue traversée est sans histoire.

Toutes les voiles sont hissées et l’on fait route vers le sud-sud-ouest.

Le 30 novembre, vers cinq heures du soir, le coucher du soleil est d’un gris inquiétant que viennent assombrir encore de gros nuages noirs ; mais le lendemain matin, le temps s’est remis au beau et l’on hisse le tourmentin et la trinquette.

Le 4 décembre, au petit jour, le vent est rageur, la mer est grosse. À huit heures la tempête augmente encore d’intensité. La mer de plus en plus grosse submerge constamment le pont mal calfaté. L’eau pénètre dans la cambuse et abîme les vivres emmagasinés, caisses de biscuits, pommes de terre, sacs de riz, de sucre, de blé noir, morue et bacon qui représentent trois mois de provisions. Les huit hommes de l’équipage restent toute la journée et la nuit suivante à leur poste. Au jour, on consolide les réparations provisoires faites dans les ténèbres. Il y a plusieurs avaries. Les bittes ou pièces de bois verticales tenant le beaupré ont été arrachées au ras du pont. On installe au moyen de palans des étais de fortune et le beaupré est amarré aussi solidement que possible. À onze heures du soir, le deuxième jour, le vent tombe et saute brusquement au nord-est, apportant bientôt un fort grain et de la pluie. On amène les voiles et on change d’amures. Les grains se succèdent toute la nuit.

Le 7 janvier, pas d’incidents, sauf le passage d’un cachalot vers le soir. Des bonites et des dorades sautent autour du navire. Les vagues ne sont pas excessivement hautes, mais la mer est très dure, car les vagues viennent de deux directions différentes et brisent constamment à bord. Tout le monde est trempé.

Le 11 février, on aperçoit de nombreuses sargasses autour du bateau.

Le 27, on est dans la région du calme plat ; mais le Columbia fait eau et tout le monde est à la pompe. De nombreux poissons volants viennent s’échouer sur le pont. Pomper est un travail très dur. L’eau entre par l’avant, éteignant les réchauds. Un fort courant déporte à l’est.

Le 5 mars, on est de nouveau en panne. Tout le monde est sur le pont. Il fait un bon soleil. La voie d’eau est enfin aveuglée. L’équipage est content, il prépare des bâches pour recueillir la pluie qu’on attend pour le soir. On est sans eau potable à bord, impossible de tremper la tambouille.

Un lascar raconte : « Je n’ai jamais vu nulle part la population de couleur se revêtir d’une façon aussi recherchée qu’à Para. Les négresses et les mulâtresses se font des échafaudages d’une grande dimension, en se plantant des grands peignes d’écaille dans leur laine frisée, et des fleurs, et des plumes. Elles portent toutes des robes décolletées à longue traîne et toujours de couleurs brillantes. Dans ce pays c’est toujours fête. Les… »

Suter est dans son hamac. Son chien fume. À ses pieds on joue maintenant au trictrac, les bâches sont terminées. Un jeune mousse enthousiaste balance le hamac.

À minuit tombe la pluie bienfaisante et l’on repart dans les vents sucrés. Un peu plus tard on passe entre les îles. Comme la lune est pleine, Suter peut contempler de sa balançoire des végétations de palmiers et des lataniers en fleur.

Suter est enchanté de son voyage.

De grands projets se forment en lui. Certes non il n’a pas perdu son temps et il a appris des tas de choses pour ce qui le concerne. Il a fait parler l’équipage et le patron. Il a maintenant des vues sur les mœurs et les habitudes de la Californie, les ressources et les besoins de ce mystérieux pays, car ces rudes marins y ont déjà embarqué maintes et maintes cargaisons de planches, de peaux, de talc. Mais dans leur esprit, les deux rives du Pacifique ne font qu’un tout ; eux font aussi bien commerce avec les Indiens américains qu’avec les indigènes des Îles ; ils ont eu aussi souvent affaire avec les missionnaires espagnols de Monterey qu’avec les missionnaires américains d’Honolulu. Suter commence à concevoir l’avenir prodigieux de cette vaste partie du globe encore inexploitée. Ses plans et ses idées se précisent en s’agrandissant. Cela dépasse tout ce qu’il a pu imaginer et pourtant cela est possible. Réalisable. Il y a une belle place à prendre. Un coup d’État. Il en a le goût, et a la force de risquer une telle entreprise.