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Фридрих Ницше – Ainsi Parlait Zarathoustra (страница 2)

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Il est dangereux de passer de l'autre côté, dangereux de rester en route, dangereux de regarder en arrière – frisson et arrêt dangereux.

Ce qu'il y a de grand dans l'homme, c'est qu'il est un pont et non un but: ce que l'on peut aimer en l'homme, c'est qu'il est un passage et un déclin.

J'aime ceux qui ne savent vivre autrement que pour disparaître, car ils passent au delà.

J'aime les grands contempteurs, parce qu'ils sont les grands adorateurs, les flèches du désir vers l'autre rive.

J'aime ceux qui ne cherchent pas, derrière les étoiles, une raison pour périr ou pour s'offrir en sacrifice; mais ceux qui se sacrifient à la terre, pour qu'un jour la terre appartienne au Surhumain.

J'aime celui qui vit pour connaître et qui veut connaître afin qu'un jour vive le Surhumain. Car c'est ainsi qu'il veut son propre déclin.

J'aime celui qui travaille et invente, pour bâtir une demeure au Surhumain, pour préparer à sa venue la terre, les bêtes et les plantes: car c'est ainsi qu'il veut son propre déclin.

J'aime celui qui aime sa vertu: car la vertu est une volonté de déclin, et une flèche de désir.

J'aime celui qui ne réserve pour lui-même aucune parcelle de son esprit, mais qui veut être tout entier l'esprit de sa vertu: car c'est ainsi qu'en esprit il traverse le pont.

J'aime celui qui fait de sa vertu son penchant et sa destinée: car c'est ainsi qu'à cause de sa vertu il voudra vivre encore et ne plus vivre.

J'aime celui qui ne veut pas avoir trop de vertus. Il y a plus de vertus en une vertu qu'en deux vertus, c'est un noeud où s'accroche la destinée.

J'aime celui dont l'âme se dépense, celui qui ne veut pas qu'on lui dise merci et qui ne restitue point: car il donne toujours et ne veut point se conserver.

J'aime celui qui a honte de voir le détomber en sa faveur et qui demande alors: suis-je donc un faux joueur? – car il veut périr.

J'aime celui qui jette des paroles d'or au-devant de ses oeuvres et qui tient toujours plus qu'il ne promet: car il veut son déclin.

J'aime celui qui justifie ceux de l'avenir et qui délivre ceux du passé, car il veut que ceux d'aujourd'hui le fassent périr.

J'aime celui qui châtie son Dieu, parce qu'il aime son Dieu: car il faut que la colère de son Dieu le fasse périr.

J'aime celui dont l'âme est profonde, même dans la blessure, celui qu'une petite aventure peut faire périr: car ainsi, sans hésitation, il passera le pont.

J'aime celui dont l'âme déborde au point qu'il s'oublie lui-même, et que toutes choses soient en lui: ainsi toutes choses deviendront son déclin.

J'aime celui qui est libre de coeur et d'esprit: ainsi sa tête ne sert que d'entrailles à son coeur, mais son coeur l'entraîne au déclin.

J'aime tous ceux qui sont comme de lourdes gouttes qui tombent une à une du sombre nuage suspendu sur les hommes: elles annoncent l'éclair qui vient, et disparaissent en visionnaires.

Voici, je suis un visionnaire de la foudre, une lourde goutte qui tombe de la nue: mais cette foudre s'appelle le Surhumain.

Quand Zarathoustra eut dit ces mots, il considéra de nouveau le peuple et se tut, puis il dit à son coeur: "Les voilà qui se mettent à rire; ils ne me comprennent point, je ne suis pas la bouche qu'il faut à ces oreilles.

Faut-il d'abord leur briser les oreilles, afin qu'ils apprennent à entendre avec les yeux? Faut-il faire du tapage comme les cymbales et les prédicateurs de carême? Ou n'ont-ils foi que dans les bègues?

Ils ont quelque chose dont ils sont fiers. Comment nomment-ils donc ce dont ils sont fiers? Ils le nomment civilisation, c'est ce qui les distingue des chevriers.

C'est pourquoi ils n'aiment pas, quand on parle d'eux, entendre le mot de "mépris". Je parlerai donc à leur fierté.

Je vais donc leur parler de ce qu'il y a de plus méprisable: je veux dire le dernier homme."

Et ainsi Zarathoustra se mit à parler au peuple:

Il est temps que l'homme se fixe à lui-même son but. Il est temps que l'homme plante le germe de sa plus haute espérance.

Maintenant son sol est encore assez riche. Mais ce sol un jour sera pauvre et stérile et aucun grand arbre ne pourra plus y croître.

Malheur! Les temps sont proches où l'homme ne jettera plus par-dessus les hommes la flèche de son désir, où les cordes de son arc ne sauront plus vibrer!

Je vous le dis: il faut porter encore en soi un chaos, pour pouvoir mettre au monde une étoile dansante. Je vous le dis: vous portez en vous un chaos.

Malheur! Les temps son proches où l'homme ne mettra plus d'étoile au monde. Malheur! Les temps sont proches du plus méprisable des hommes, qui ne sait plus se mépriser lui-même.

Voici! Je vous montre le dernier homme.

"Amour? Création? Désir? Etoile? Qu'est cela?" – Ainsi demande le dernier homme et il cligne de l'oeil.

La terre sera alors devenue plus petite, et sur elle sautillera le dernier homme, qui rapetisse tout. Sa race est indestructible comme celle du puceron; le dernier homme vit le plus longtemps.

"Nous avons inventé le bonheur," – disent les derniers hommes, et ils clignent de l'oeil.

Ils ont abandonné les contrées où il était dur de vivre: car on a besoin de chaleur. On aime encore son voisin et l'on se frotte à lui: car on a besoin de chaleur.

Tomber malade et être méfiant passe chez eux pour un péché: on s'avance prudemment. Bien fou qui trébuche encore sur les pierres et sur les hommes!

Un peu de poison de-ci de-là, pour se procurer des rêves agréables. Et beaucoup de poisons enfin, pour mourir agréablement.

On travaille encore, car le travail est une distraction. Mais l'on veille à ce que la distraction ne débilite point.

On ne devient plus ni pauvre ni riche: ce sont deux choses trop pénibles. Qui voudrait encore gouverner? Qui voudrait obéir encore? Ce sont deux choses trop pénibles.

Point de berger et un seul troupeau! Chacun veut la même chose, tous sont égaux: qui a d'autres sentiments va de son plein gré dans la maison des fous.

"Autrefois tout le monde était fou," – disent ceux qui sont les plus fins, et ils clignent de l'oeil.

On est prudent et l'on sait tout ce qui est arrivé: c'est ainsi que l'on peut railler sans fin. On se dispute encore, mais on se réconcilie bientôt – car on ne veut pas se gâter l'estomac.

On a son petit plaisir pour le jour et son petit plaisir pour la nuit: mais on respecte la santé.

"Nous avons inventé le bonheur," – disent les derniers hommes, et ils clignent de l'oeil. -

Ici finit le premier discours de Zarathoustra, celui que l'on appelle aussi "le prologue": car en cet endroit il fut interrompu par les cris et la joie de la foule. "Donne-nous ce dernier homme, ô Zarathoustra, – s'écriaient-ils – rends-nous semblables à ces derniers hommes! Nous te tiendrons quitte du Surhumain!" Et tout le peuple jubilait et claquait de la langue. Zarathoustra cependant devint triste et dit à son coeur:

"Ils ne me comprennent pas: je ne suis pas la bouche qu'il faut à ces oreilles.

Trop longtemps sans doute j'ai vécu dans les montagnes, j'ai trop écouté les ruisseaux et les arbres: je leur parle maintenant comme à des chevriers.

Placide est mon âme et lumineuse comme la montagne au matin. Mais ils me tiennent pour un coeur froid et pour un bouffon aux railleries sinistres.

Et les voilà qui me regardent et qui rient: et tandis qu'ils rient ils me haïssent encore. Il y a de la glace dans leur rire."

Mais alors il advint quelque chose qui fit taire toutes les bouches et qui fixa tous les regards. Car pendant ce temps le danseur de corde s'était mis à l'ouvrage: il était sorti par une petite poterne et marchait sur la corde tendue entre deux tours, au-dessus de la place publique et de la foule. Comme il se trouvait juste à mi-chemin, la petite porte s'ouvrit encore une fois et un gars bariolé qui avait l'air d'un bouffon sauta dehors et suivit d'un pas rapide le premier. "En avant, boiteux, cria son horrible voix, en avant paresseux, sournois, visage blême! Que je ne te chatouille pas de mon talon! Que fais-tu là entre ces tours? C'est dans la tour que tu devrais être enfermé; tu barres la route à un meilleur que toi!" – Et à chaque mot il s'approchait davantage; mais quand il ne fut plus qu'à un pas du danseur de corde, il advint cette chose terrible qui fit taire toutes les bouches et qui fixa tous les regards: – le bouffon poussa un cri diabolique et sauta par-dessus celui qui lui barrait la route. Mais le danseur de corde, en voyant la victoire de son rival, perdit la tête et la corde; il jeta son balancier et, plus vite encore, s'élança dans l'abîme, comme un tourbillon de bras et de jambes. La place publique et la foule ressemblaient à la mer, quand la tempête s'élève. Tous s'enfuyaient en désordre et surtout à l'endroit où le corps allait s'abattre.

Zarathoustra cependant ne bougea pas et ce fut juste à côté de lui que tomba le corps, déchiré et brisé, mais vivant encore. Au bout d'un certain temps la conscience revint au blessé, et il vit Zarathoustra, agenouillé auprès de lui: "Que fais-tu là, dit-il enfin, je savais depuis longtemps que le diable me mettrait le pied en travers. Maintenant il me traîne en enfer: veux-tu l'en empêcher?"