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Фридрих Ницше – Ainsi Parlait Zarathoustra (страница 15)

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Alors Zarathoustra retourna dans les montagnes et dans la solitude de sa caverne pour se dérober aux hommes, pareil au semeur qui, après avoir répandu sa graine dans les sillons, attend que la semence lève. Mais son âme s'emplit d'impatience et du désir de ceux qu'il aimait, car il avait encore beaucoup de choses à leur donner. Or, voici la chose la plus difficile: fermer par amour la main ouverte et garder la pudeur en donnant

Ainsi s'écoulèrent pour le solitaire des mois et des années; mais sa sagesse grandissait et elle le faisait souffrir par sa plénitude.

Un matin cependant, réveillé avant l'aurore, il se mit à réfléchir longtemps, étendu sur sa couche, et finit par dire à son coeur:

"Pourquoi me suis-je tant effrayé dans mon rêve et par quoi ai-je été réveillé? Un enfant qui portait un miroir ne s'est-il pas approché de moi?

"O Zarathoustra – me disait l'enfant – regarde-toi dans la glace!"

Mais lorsque j'ai regardé dans le miroir, j'ai poussé un cri et mon coeur s'est ébranlé: car ce n'était pas moi que j'y avais vu, mais la face grimaçante et le rire sarcastique d'un démon.

En vérité, je comprends trop bien le sens et l'avertissement du rêve: ma doctrine est en danger, l'ivraie veut s'appeler froment.

Mes ennemis sont devenus puissants et ils ont défiguré l'image de ma doctrine, en sorte que mes préférés ont eu honte des présents que je leur ai faits.

J'ai perdu mes amis; l'heure est venue de chercher ceux que j'ai perdus!" -

En prononçant ces mots, Zarathoustra se leva en sursaut, non comme quelqu'un qui est angoissé par la peur, mais plutôt comme un visionnaire et un barde dont s'empare l'Esprit. Etonnés, son aigle et son serpent regardèrent de son côté: car, semblable à l'aurore, un bonheur prochain reposait sur son visage.

Que m'est-il donc arrivé, ô mes animaux? – dit Zarathoustra. Ne suis-je pas transformé! La félicité n'est-elle pas venue pour moi comme une tempête?

Mon bonheur est fou et il ne dira que des folies: il est trop jeune encore – ayez donc patience avec lui!

Je suis meurtri par mon bonheur: que tous ceux qui souffrent soient mes médecins!Je puis redescendre auprès de mes amis et aussi auprès de mes ennemis! Zarathoustra peut de nouveau parler et répandre et faire du bien à ses bien-aimés!

Mon impatient amour déborde comme un torrent, s'écoulant des hauteurs dans les profondeurs, du lever au couchant. Mon âme bouillonne dans les vallées, quittant les montagnes silencieuses et les orages de la douleur.

J'ai trop longtemps langui et regardé dans le lointain. Trop longtemps la solitude m'a possédé: ainsi j'ai désappris le silence.

Je suis devenu tout entier tel une bouche et tel le mugissement d'une rivière qui jaillit des hauts rochers: je veux précipiter mes paroles dans les vallées.

Et que le fleuve de mon amour coule à travers les voies impraticables! Comment un fleuve ne trouverait-il pas enfin le chemin de la mer?

Il y a bien un lac en moi, un lac solitaire qui se suffit à lui-même; mais le torrent de mon amour l'entraîne avec lui vers la plaine – jusqu'à la mer!Je suis des voies nouvelles et il me vient un langage nouveau; pareil à tous les créateurs je fus fatigué des langues anciennes. Mon esprit ne veut plus courir sur des semelles usées.

Tout langage parle trop lentement pour moi: – je saute dans ton carrosse, tempête! Et, toi aussi, je veux encore te fouetter de ma malice!

Je veux passer sur de vastes mers, comme une exclamation ou un cri de joie, jusqu'à ce que je trouves les Iles Bienheureuses, où demeurent mes amis: -

Et mes ennemis parmi eux! Comme j'aime maintenant chacun de ceux à qui je puis parler! Mes ennemis, eux aussi, contribuent à ma félicité.

Et quand je veux monter sur mon coursier le plus fougueux, c'est ma lance qui m'y aide le mieux: elle est toujours prête à seconder mon pied: -

La lance dont je menace mes ennemis! Combien je rends grâce à mes ennemis de pouvoir enfin la jeter!

Trop grande était l'impatience de mon nuage: parmi les rires des éclairs, je veux lancer dans les profondeurs des frissons de grêle.

Formidable, se soulèvera ma poitrine, formidable elle soufflera sa tempête sur les montagnes: c'est ainsi qu'elle sera soulagée.

En vérité, mon bonheur et ma liberté s'élancent pareils à une tempête! Mais je veux que mes ennemis se figurent que c'est l'Esprit du mal qui fait rage au-dessus de leurs têtes.

Oui, vous aussi, mes amis, vous serez frappés d'effroi devant ma sagesse sauvage; et peut-être fuirez-vous devant elle tout comme mes ennemis.

Hélas! que ne sais-je vous rappeler avec des flûtes de bergers! Que ma lionne sagesse apprenne à rugir avec tendresse! Nous avons appris tant de choses ensemble!

Ma sagesse sauvage a été fécondée sur les montagnes solitaires; sur les pierres arides elle enfanta le plus jeune de ses petits.

Maintenant, dans sa folie, elle parcourt le désert stérile à la recherche des molles pelouses – ma vieille sagesse sauvage!

C'est sur la molle pelouse de vos coeurs, mes amis! – sur votre amour, qu'elle aimerait à abriter ce qu'elle a de plus cher! -

Ainsi parlait Zarathoustra.

SUR LES ILES BIENHEUREUSES

Les figues tombent des arbres, elles sont bonnes et savoureuses; et tandis qu'elles tombent, leur pelure rouge se déchire. Je suis un vent du nord pour les figues mûres.

Ainsi, semblables à des figues, ces enseignements tombent vers vous, mes amis: prenez-en la saveur et la chair exquise! Autour de nous c'est l'automne, et le ciel clair, et l'après-midi.

Voyez quelle abondance il y a autour de nous! Et qu'y a-t-il de plus beau, dans le superflu, que de regarder au dehors, sur les mers lointaines.

Jadis on disait Dieu, lorsque l'on regardait sur les mers lointaines; mais maintenant je vous ai appris à dire: Surhumain.

Dieu est une conjecture: mais je veux que votre conjecture n'aille pas plus loin que votre volonté créatrice.

Sauriez-vous créer un Dieu? – Ne me parlez donc plus de tous les Dieux! Cependant vous pourriez créer le Surhumain.

Ce ne sera peut-être pas vous-mêmes, mes frères! Mais vous pourriez vous transformer en pères et en ancêtres du Surhumain: que ceci soit votre meilleure création! -

Dieu est une conjecture: mais je veux que votre conjecture soit limitée dans l'imaginable.

Sauriez-vous imaginer un Dieu? – Mais que ceci signifie pour vous la volonté du vrai que tout soit transformé pour vous en ce que l'homme peut imaginer, voir et sentir! Votre imagination doit aller jusqu'à la limite de vos sens!

Et ce que vous appeliez monde doit être d'abord créé par vous: votre raison, votre imagination, votre volonté, votre amour doivent devenir votre monde même! Et, vraiment, ce sera pour votre félicité, vous qui cherchez la connaissance!

Et comment supporteriez-vous la vie sans cet espoir, vous qui cherchez la connaissance? Vous ne devriez être invétérés ni dans ce qui est incompréhensible, ni dans ce qui est irraisonnable.

Mais je veux vous ouvrir entièrement mon coeur, ô mes amis: s'il existait des Dieux, comment supporterais-je de n'être point Dieu! Donc il n'y a point de Dieux.

C'est moi qui ai tiré cette conséquence, en vérité; mais maintenant elle me tire moi-même.-

Dieu est une conjecture: mais qui donc absorberait sans en mourir tous les tourments de cette conjecture? Veut-on prendre sa foi au créateur, et à l'aigle son essor dans l'immensité?

Dieu est une croyance qui brise tout ce qui est droit, qui fait tourner tout ce qui est debout. Comment? Le temps n'existerait-il plus et tout ce qui est périssable serait mensonge?

De telles pensées ne sont que tourbillon et vertige des ossements humains et l'estomac en prend des nausées: en vérité de pareilles conjectures feraient avoir le tournis.

J'appelle méchant et inhumain tout cet enseignement d'un être unique, et absolu, inébranlable, suffisant et immuable.

Tout ce qui est immuable – n'est que symbole! Et les poètes mentent trop.

Mais les meilleures paraboles doivent parler du temps et du devenir: elles doivent être une louange et une justification de tout ce qui est périssable!

Créer – c'est la grande délivrance de la douleur, et l'allègement de la vie. Mais afin que naisse le créateur, il faut beaucoup de douleurs et de métamorphoses.

Oui, il faut qu'il y ait dans votre vie beaucoup de morts amères, ô créateurs! Ainsi vous serez les défenseurs et les justificateurs de tout ce qui est périssable.

Pour que le créateur soit lui-même l'enfant qui renaît, il faut qu'il ait la volonté de celle qui enfante, avec les douleurs de l'enfantement.

En vérité, j'ai suivi mon chemin à travers cent âmes, cent berceaux et cent douleurs de l'enfantement. Mainte fois j'ai pris congé, je connais les dernières heures qui brisent le coeur.

Mais ainsi le veut ma volonté créatrice, ma destinée. Ou bien, pour parler plus franchement: c'est cette destinée que veut ma volonté.

Tous mes sentiments souffrent en moi et sont prisonniers: mais mon vouloir arrive toujours libérateur et messager de joie.

"Vouloir" affranchit: c'est là la vraie doctrine de la volonté et de la liberté – c'est ainsi que vous l'enseigne Zarathoustra.

Ne plus vouloir, et ne plus évaluer, et ne plus créer! ô que cette grande lassitude reste toujours loin de moi.