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Андре Жид – Les Faux-monnayeurs / Фальшивомонетчики. Книга для чтения на французском языке (страница 9)

18

– Et lui… il aime cette femme?

Lilian se mit à rire:

– Il l’aimait. – Oh! il a fallu d’abord que j’aie l’air de m’intéresser vivement à elle. J’ai même dû pleurer avec lui. Et cependant j’étais affreusement jalouse. Maintenant, plus. Écoute comment ça a commencé; ils étaient à Pau tous les deux, dans une maison de santé, un sanatorium, où on les avait envoyés l’un et l’autre parce qu’on prétendait qu’ils étaient tuberculeux. Au fond, ils ne l’étaient vraiment ni l’un ni l’autre; Mais ils se croyaient très malades tous les deux. Ils ne se connaissaient pas encore. Ils se sont vus pour la première fois, étendus l’un à côté de l’autre sur une terrasse de jardin, chacun sur une chaise longue, près d’autres malades qui restent étendus tout le long du jour en plein air pour se soigner. Comme ils se croyaient condamnés, ils se sont persuadés que tout ce qu’ils feraient ne tirerait plus à conséquence. Il lui répétait à tout instant qu’ils n’avaient plus l’un et l’autre qu’un mois à vivre; et c’était au printemps. Elle était là-bas toute seule. Son mari est un petit professeur de français en Angleterre. Elle l’avait quitté pour venir à Pau. Elle était mariée depuis trois mois. Il avait dû se saigner à blanc pour l’envoyer là-bas. Il lui écrivait tous les jours. C’eét une jeune femme de très honorable famille; très bien élevée, très réservée, très timide. Mais là-bas… Je ne sais pas trop ce que Vincent a pu lui dire, mais le troisième jour elle lui avouait que, bien que couchant avec son mari et possédée par lui, elle ne savait pas ce que c’était que le plaisir.

– Et lui, alors, qu’est-ce qu’il a dit?

– Il lui a pris la main qu’elle laissait pendre au côté de sa chaise longue et l’a longuement pressée sur ses lèvres.

– Et vous, quand il vous a raconté cela, qu’avez-vous dit?

– Moi! c’est affreux… figurez-vous qu’alors j’ai été prise d’un fou rire. Je n’ai pas pu me retenir et je ne pouvais plus m’arrêter… Ça n’était pas tant ce qu’il me disait qui me faisait rire; c’était l’air intéressé et consterné que j’avais cru devoir prendre, pour l’engager à continuer. Je craignais de paraître trop amusée. Et puis, au fond, c’était très beau et très triste. Il était tellement ému en m’en parlant! Il n’avait jamais raconté rien de tout cela à personne. Ses parents, naturellement, n’en savent rien.

– C’est vous qui devriez écrire des romans.

– Parbleu, mon cher, si seulement je savais dans quelle langue!… Mais entre le russe, l’anglais et le français, jamais je ne pourrai me décider. – Enfin, la nuit suivante, il est venu retrouver sa nouvelle amie dans sa chambre et là il lui a révélé tout ce que son mari n’avait pas su lui apprendre, et que je pense qu’il lui enseigna fort bien. Seulement, comme ils étaient convaincus qu’ils n’avaient plus que très peu de temps à vivre, ils n’ont pris naturellement aucune précaution, et, naturellement, peu de temps après, l’amour aidant, ils ont commencé d’aller beaucoup mieux l’un et l’autre. Quand elle s’est rendu compte qu’elle était enceinte, ils ont été tous les deux consternés. C’était le mois dernier. Il commençait à faire chaud. Pau, l’été, n’est plus tenable. Ils sont rentrés ensemble à Paris. Son mari croit qu’elle est chez ses parents qui dirigent un pensionnat près du Luxembourg; mais elle n’a pas osé les revoir. Les parents, eux, la croient encore à Pau; mais tout finira bientôt par se découvrir. Vincent jurait d’abord de ne pas l’abandonner; il lui proposait de partir n’importe où avec elle, en Amérique, en Océanie. Mais il leur fallait de l’argent. C’est précisément alors qu’il a fait votre rencontre et qu’il a commencé à jouer.

– Il ne m’avait rien raconté de tout ça.

– Surtout n’allez pas lui dire que je vous ai parlé!… Elle s’arrêta, tendit l’oreille:

– Je croyais que c’était lui… Il m’a dit que pendant le trajet de Pau à Paris, il a cru qu’elle devenait folle. Elle venait seulement de comprendre qu’elle commençait une grossesse. Elle était en face de lui dans le compartiment du wagon; ils étaient seuls. Elle ne lui avait rien dit depuis le matin; il avait dû s’occuper de tout, pour le départ; elle se laissait faire; elle semblait n’avoir plus conscience de rien. Il lui a pris les mains; mais elle regardait fixement devant elle, hagarde, comme sans le voir, et ses lèvres s’agitaient. Il s’est penché vers elle. Elle disait: “Un amant! Un amant. J’ai un amant.” Elle répétait cela sur le même ton; et toujours le même mot revenait, comme si elle n’en connaissait plus d’autres… Je vous assure, mon cher, que quand il m’a fait ce récit, je n’avais plus envie de rire du tout. De ma vie, je n’ai entendu rien de plus pathétique. Mais tout de même, à mesure qu’il parlait, je comprenais qu’il se détachait de tout cela. On eût dit que son sentiment s’en allait avec ses paroles. On eût dit qu’il savait gré à mon émotion de relayer un peu la sienne.

– Je ne sais pas comment vous diriez cela en russe ou en anglais, mais je vous certifie qu’en français, c’est très bien.

– Merci. Je le savais. C’est à la suite de cela qu’il m’a parlé d’histoire naturelle; et j’ai tâché dé le persuader qu’il serait monstrueux de sacrifier sa carrière à son amour.

– Autrement dit, vous lui avez conseillé de sacrifier son amour. Et vous vous proposez de lui remplacer, cet amour?

Lilian ne répondit rien.

– Cette fois-ci, je crois que c’est lui, reprit Robert en se levant… Vite encore un mot avant qu’il n’entre. Mon père est mort tantôt.

– Ah! fit-elle simplement.

– Cela ne vous dirait rien de devenir comtesse de Passavant?

Lilian, du coup, se renversa en arrière en riant aux éclats.

– Mais, mon cher… c’est que je crois bien me souvenir que j’ai oublié un mari en Angleterre. Quoil je ne vous l’avais pas déjà dit?

– Peut-être pas.

– Un Lord Griffith existe quelque part.

Le comte de Passavant, qui n’avait jamais cru à l’authenticité du titre de son amie, sourit. Celle-ci reprit:

– Dites un peu. Est-ce pour couvrir votre vie que vous imaginez de me proposer cela? Non, mon cher, non. Restons comme nous sommes. Amis, hein? et elle lui tendit une main qu’il baisa.

– Parbleu, j’en étais sûr, s’écria Vincent en entrant. Il s’est mis en habit, le traître.

– Oui, je lui avais promis de rester en veston pour ne pas faire honte au sien, dit Robert. Je vous demande bien pardon, cher ami, mais je me suis souvenu tout d’un coup que j’étais en deuil.

Vincent portait la tête haute; tout en lui respirait le triomphe, la joie. A son arrivée, Lilian avait bondi. Elle le dévisagea un instant, puis s’élança joyeusement sur Robert dont elle bourra le dos de coups de poing en sautant, dansant et criant (Lilian m’agace un peu lorsqu’elle fait ainsi l’enfant):

– Il a perdu son pari! Il a perdu son pari.

– Quel pari? demanda Vincent.

– Il avait parié que vous alliez de nouveau perdre. Allons! dites vite: gagné combien?

– J’ai eu le courage extraordinaire, la vertu, d’arrêter à cinquante mille, et de quitter le jeu là-dessus.

Lilian poussa un rugissement de plaisir.

– Bravo! Bravo! Bravo! criait-elle. Puis elle sauta au cou de Vincent, qui sentit tout le long de son corps la souplesse de ce corps brûlant à l’étrange parfum de santal, et Lilian l’embrassa sur le front, sur les joues, sur les lèvres. Vincent, en chancelant, se dégagea. Il sortit de sa poche une liasse de billets de banque.

– Tenez, reprenez votre avance, dit-il en en tendant cinq à Robert.

– C’est à Lady Lilian que vous les devez à présent.

Robert lui passa les billets, qu’elle jeta sur le divan. Elle était haletante. Elle alla jusqu’à la terrasse pour respirer. C’était l’heure douteuse où s’achève la nuit, et où le diable fait ses comptes. Dehors, on n’entendait pas un bruit. Vincent s’était assis sur le divan. Lilian se retourna vers lui, et, pour la première fois, le tutoyant:

– Et maintenant, qu’est-ce que tu vas faire?

Il prit sa tête dans ses mains et dit dans une sorte de sanglot:

– Je ne sais plus.

Lilian s’approcha de lui et posa sa main sur son front qu’il releva; ses yeux étaient secs et ardents.

– En attendant, nous allons trinquer tous les trois, dit-elle, et elle remplit de tokay les trois verres.

Après qu’ils eurent bu:

– Maintenant, quittez-moi. Il est tard, et je n’en puis plus. Elle les accompagna vers l’antichambre, puis, comme Robert passait devant, glissa dans la main de Vincent un petit objet de métal et chuchota:

– Sors avec lui, tu reviendras dans un quart d’heure.

Dans l’antichambre sommeillait un laquais, qu’elle secoua par le bras.

– Éclairez ces messieurs jusqu’en bas.

L’escalier était sombre, où il eût été simple, sans doute, de faire jouer l’éleftricité; mais Lilian tenait à ce qu’un domestique, toujours, vît sortir ses hôtes.

Le laquais alluma les bougies d’un grand candélabre qu’il tint haut devant lui, précédant Robert et Vincent dans l’escalier. L’auto de Robert attendait devant la porte que le laquais referma sur eux.

– Je crois que je vais rentrer à pied. J’ai besoin de marcher un peu pour retrouver mon équilibre, dit Vincent, comme l’autre ouvrait la portière de l’auto et lui faisait signe de monter.

– Vous ne voulez vraiment pas que je vous raccompagne? Brusquement, Robert saisit la main gauche de Vincent, que celui-ci tenait fermée. – Ouvrez la main! Allons! montrez ce que vous avez là.