Александр Дюма – Les Trois Mousquetaires / Три мушкетера (страница 3)
« Encore une gasconnade, murmura le gentilhomme. Sur mon honneur, ces Gascons sont incorrigibles ! Continuez donc la danse, puisqu’il le veut absolument. Quand il sera las, il dira qu’il en a assez. »
Mais l’inconnu ne savait pas encore à quel genre d’entêté il avait affaire ; d’Artagnan n’était pas homme à jamais demander merci. Le combat continua donc quelques secondes encore ; enfin d’Artagnan, épuisé, laissa échapper son épée qu’un coup de bâton brisa en deux morceaux. Un autre coup, qui lui entama le front, le renversa presque en même temps tout sanglant et presque évanoui.
C’est à ce moment que de tous côtés on accourut sur le lieu de la scène. L’hôte, craignant du scandale, emporta, avec l’aide de ses garçons, le blessé dans la cuisine où quelques soins lui furent accordés.
Quant au gentilhomme, il était revenu prendre sa place à la fenêtre et regardait avec une certaine impatience toute cette foule, qui semblait en demeurant là lui causer une vive contrariété.
« Eh bien, comment va cet enragé ? reprit-il en se retournant au bruit de la porte qui s’ouvrit et en s’adressant à l’hôte qui venait s’informer de sa santé.
– Votre Excellence est saine et sauve ? demanda l’hôte.
– Oui, parfaitement saine et sauve, mon cher hôtelier, et c’est moi qui vous demande ce qu’est devenu notre jeune homme.
– Il va mieux, dit l’hôte : il s’est évanoui tout à fait.
– Vraiment ? fit le gentilhomme.
– Mais avant de s’évanouir il a rassemblé toutes ses forces pour vous appeler et vous défier en vous appelant.
– Mais c’est donc le diable en personne que ce gaillard-là ! s’écria l’inconnu.
– Oh ! non, Votre Excellence, ce n’est pas le diable, reprit l’hôte avec une grimace de mépris, car pendant son évanouissement nous l’avons fouillé, et il n’a dans son paquet qu’une chemise et dans sa bourse que onze écus, ce qui ne l’a pas empêché de dire en s’évanouissant que si pareille chose était arrivée à Paris, vous vous en repentiriez tout de suite, tandis qu’ici vous ne vous en repentirez que plus tard.
– Alors, dit froidement l’inconnu, c’est quelque prince du sang déguisé.
– Je vous dis cela, mon gentilhomme, reprit l’hôte, afin que vous vous teniez sur vos gardes.
– Et il n’a nommé personne dans sa colère ?
– Si fait, il frappait sur sa poche, et il disait : « Nous verrons ce que M. de Tréville pensera de cette insulte faite à son protégé.
– M. de Tréville ? dit l’inconnu en devenant attentif ; il frappait sur sa poche en prononçant le nom de M. de Tréville?… Voyons, mon cher hôte, pendant que votre jeune homme était évanoui, vous n’avez pas été, j’en suis bien sûr, sans regarder aussi cette poche-là. Qu’y avait-il ?
– Une lettre adressée à M. de Tréville, capitaine des mousquetaires.
– En vérité !
– C’est comme j’ai l’honneur de vous le dire, Excellence. »
L’hôte, qui n’était pas doué d’une grande perspicacité, ne remarqua point l’expression que ses paroles avaient donnée à la physionomie de l’inconnu. Celui-ci quitta le rebord de la croisée sur lequel il était toujours resté appuyé du bout du coude, et fronça le sourcil en homme inquiet.
« Diable ! murmura-t-il entre ses dents, Tréville m’aurait-il envoyé ce Gascon ? il est bien jeune ! Mais un coup d’épée est un coup d’épée, quel que soit l’âge de celui qui le donne, et l’on se défie moins d’un enfant que de tout autre ; il suffit parfois d’un faible obstacle pour contrarier un grand dessein. »
Et l’inconnu tomba dans une réflexion qui dura quelques minutes.
« Voyons, l’hôte, dit-il, est-ce que vous ne me débarrasserez pas de ce frénétique ? En conscience, je ne puis le tuer, et cependant, ajouta-t-il avec une expression froidement menaçante, cependant il me gêne. Où est-il ?
– Dans la chambre de ma femme, où on le panse, au premier étage.
– Ses hardes et son sac sont avec lui ? il n’a pas quitté son pourpoint ?
– Tout cela, au contraire, est en bas dans la cuisine. Mais puisqu’il vous gêne, ce jeune fou…
– Sans doute. Il cause dans votre hôtellerie un scandale auquel d’honnêtes gens ne sauraient résister. Montez chez vous, faites mon compte et avertissez mon laquais.
– Quoi ! Monsieur nous quitte déjà ?
– Vous le savez bien, puisque je vous avais donné l’ordre de seller mon cheval. Ne m’a-t-on point obéi ?
– Si fait, et comme Votre Excellence a pu le voir, son cheval est sous la grande porte, tout appareillé pour partir.
– C’est bien, faites ce que je vous ai dit alors. »
« Ouais ! se dit l’hôte, aurait-il peur du petit garçon ? »
Mais un coup d’oeil impératif de l’inconnu vint l’arrêter court. Il salua humblement et sortit.
« Il ne faut pas que Milady soit aperçue de ce drôle, continua l’étranger : elle ne doit pas tarder à passer : déjà même elle est en retard. Décidément, mieux vaut que je monte à cheval et que j’aille au-devant d’elle… Si seulement je pouvais savoir ce que contient cette lettre adressée à Tréville ! »
Et l’inconnu, tout en marmottant, se dirigea vers la cuisine.
Pendant ce temps, l’hôte, qui ne doutait pas que ce ne fût la présence du jeune garçon qui chassât l’inconnu de son hôtellerie, était remonté chez sa femme et avait trouvé d’Artagnan maître enfin de ses esprits. Alors, tout en lui faisant comprendre que la police pourrait bien lui faire un mauvais parti pour avoir été chercher querelle à un grand seigneur – car, à l’avis de l’hôte, l’inconnu ne pouvait être qu’un grand seigneur —, il le détermina, malgré sa faiblesse, à se lever et à continuer son chemin. D’Artagnan à moitié abasourdi, sans pourpoint et la tête tout emmaillotée de linges, se leva donc et, poussé par l’hôte, commença de descendre ; mais, en arrivant à la cuisine, la première chose qu’il aperçut fut son provocateur qui causait tranquillement au marchepied d’un lourd carrosse attelé de deux gros chevaux normands.
Son interlocutrice, dont la tête apparaissait encadrée par la portière, était une femme de vingt à vingt-deux ans. Nous avons déjà dit avec quelle rapidité d’investigation d’Artagnan embrassait toute une physionomie ; il vit donc du premier coup d’oeil que la femme était jeune et belle. Or cette beauté le frappa d’autant plus qu’elle était parfaitement étrangère aux pays méridionaux que jusque-là d’Artagnan avait habités. C’était une pâle et blonde personne, aux longs cheveux bouclés tombant sur ses épaules, aux grands yeux bleus languissants, aux lèvres rosées et aux mains d’albâtre. Elle causait très vivement avec l’inconnu.
« Ainsi, Son Éminence m’ordonne…, disait la dame.
– De retourner à l’instant même en Angleterre, et de la prévenir directement si le duc quittait Londres.
– Et quant à mes autres instructions ? demanda la belle voyageuse.
– Elles sont renfermées dans cette boîte, que vous n’ouvrirez que de l’autre côté de la Manche.
– Très bien ; et vous, que faites-vous ?
– Moi, je retourne à Paris.
– Sans châtier cet insolent petit garçon ? » demanda la dame.
L’inconnu allait répondre : mais, au moment où il ouvrait la bouche, d’Artagnan, qui avait tout entendu, s’élança sur le seuil de la porte.
« C’est cet insolent petit garçon qui châtie les autres, s’écria-t- il, et j’espère bien que cette fois-ci celui qu’il doit châtier ne lui échappera pas comme la première.
– Ne lui échappera pas ? reprit l’inconnu en fronçant le sourcil.
– Non, devant une femme, vous n’oseriez pas fuir, je présume.
– Songez, s’écria Milady en voyant le gentilhomme porter la main à son épée, songez que le moindre retard peut tout perdre.
– Vous avez raison, s’écria le gentilhomme ; partez donc de votre côté, moi, je pars du mien. »
Et, saluant la dame d’un signe de tête, il s’élança sur son cheval, tandis que le cocher du carrosse fouettait vigoureusement son attelage. Les deux interlocuteurs partirent donc au galop, s’éloignant chacun par un côté opposé de la rue.
« Eh ! votre dépense », vociféra l’hôte, dont l’affection pour son voyageur se changeait en un profond dédain en voyant qu’il s’éloignait sans solder ses comptes.
« Paie, maroufle », s’écria le voyageur toujours galopant à son laquais, lequel jeta aux pieds de l’hôte deux ou trois pièces d’argent et se mit à galoper après son maître.
« Ah ! lâche, ah ! misérable, ah ! faux gentilhomme ! » cria d’Artagnan s’élançant à son tour après le laquais.
Mais le blessé était trop faible encore pour supporter une pareille secousse. À peine eut-il fait dix pas, que ses oreilles tintèrent, qu’un éblouissement le prit, qu’un nuage de sang passa sur ses yeux et qu’il tomba au milieu de la rue, en criant encore :
« Lâche ! lâche ! lâche !
– Il est en effet bien lâche », murmura l’hôte en s’approchant de d’Artagnan, et essayant par cette flatterie de se raccommoder avec le pauvre garçon, comme le héron de la fable avec son limaçon du soir.
« Oui, bien lâche, murmura d’Artagnan ; mais elle, bien belle !
– Qui, elle ? demanda l’hôte.
– Milady », balbutia d’Artagnan.
Et il s’évanouit une seconde fois.
« C’est égal, dit l’hôte, j’en perds deux, mais il me reste celui-là, que je suis sûr de conserver au moins quelques jours. C’est toujours onze écus de gagnés. »
On sait que onze écus faisaient juste la somme qui restait dans la bourse de d’Artagnan.